Les médias suisses romands, 24Heures et la RTS notamment[1], ont été nombreux ces derniers jours à commenter les mesures de fermeture des commerces prises par le Conseil Fédéral le 13 janvier 2021 pour souligner la totale incompréhension avec laquelle les Suisses les auraient reçues. Permettre la vente en magasin du parfum, des vêtements pour bébé et des fleurs, mais interdire celle des chaussures, des vêtements pour adultes et des vases, confinerait à « l’absurde » et relèverait d’une administration fédérale à la logique proprement « kafkaïenne ».

La paresse de cette critique qui, dans sa vision étroite, réduit le citoyen à un consommateur, est regrettable. Près d’un an après le début de la pandémie, le débat public fait toujours défaut et on peut douter de la valeur de la contribution de cet énième jugement médiatique sur la gestion de la crise à la formation d’une opinion publique éclairée. Mais cette critique fait plus sûrement une profonde entorse au principe de charité, qui consiste à attribuer de la rationalité aux déclarations d’autrui. Et de fait, si l’on prend la peine de la réflexion, l’évidence du sens social de ces trois biens, dont on nous serine depuis plusieurs jours qu’ils n’ont aucune légitimité à faire partie de la liste des biens de consommation courante autorisés, apparaît très rapidement.

Prenons le parfum pour commencer. Parce qu’ils soutiennent la communication entre les individus, les sens, et tout particulièrement la vue, l’ouïe et l’odorat, sont la condition de la formation du lien social. Si les odeurs corporelles, quand elles sont mauvaises, tendent à créer de la distance et de la dissociation entre les individus, le parfum, dont on s’enveloppe pour plaire, accomplit le contraire. Parce qu’il agrandit « la sphère de la personne », pour reprendre les mots de Georg Simmel[2], le parfum crée un halo d’attractivité autour de la personne qui le porte : l’exhalaison des subtiles fragrances est une invitation faite à autrui de se rapprocher de soi. Alors que la réduction des contacts qui nous est demandée en ce moment pour réduire les risques sanitaires nous pousse à nous tenir hors de portée les uns des autres, autoriser le port d’« une parure olfactive » revient alors plus que jamais à nous rappeler que nous sommes des êtres sociaux. Et à nous permettre de le rester, y compris dans une situation où nous sommes la plupart du temps confinés à la maison, en retrait des espaces publics de civilité qui structurent la vie sociale dans les sociétés contemporaines.

Les vêtements pour bébé, ensuite. Pour la philosophe Hannah Arendt, la natalité et son envers, la mortalité, sont des catégories centrales de la pensée politique. C’est dire qu’elles sont liées de façon spécifique à l’action, le dernier des trois types d’activités qu’elle a dégagés dans sa célèbre réflexion sur la condition démocratique[3]. Si le travail est l’activité par laquelle le corps humain, en tant que corps biologique caractérisé par un certain nombre de besoins vitaux, assure son maintien dans le monde, l’œuvre concerne moins la survie de l’espèce humaine que celle du monde dans lequel les vies individuelles trouvent à prendre place et à se « loger ». L’œuvre est à cet égard l’activité qui fournit aux êtres humains un « monde ‘artificiel’ d’objets », qui a pour caractéristique de posséder une certaine durabilité et permanence, mais dont la perte ne saurait être compensée – songeons par exemple aux Bouddhas de Bamiyan détruits par les talibans. Enfin, l’action, à savoir l’agir dans l’espace public, qu’il soit celui du citoyen ordinaire ou du personnel politique, est la seule activité qui met les individus directement en relation les uns avec les autres. Parce qu’elle est encadrée par des institutions politiques qu’elle contribue à maintenir et à sauvegarder (la discussion publique, la manifestation, le vote, le fédéralisme, etc.), l’action transcende la mortalité des sociétés humaines en inscrivant ces dernières dans l’histoire. Elle entretient par ailleurs un rapport particulier avec « le flot constant des nouveaux venus qui naissent au monde étrangers ». En effet, si toute société humaine se doit d’accueillir avec le plus grand soin celui qui naît, et s’assurer de préserver sa survie (nourriture, vêtements, etc.) comme le monde dans lequel il pourra habiter, c’est parce que le nouveau venu figure la promesse du commencement, de l’initiative, et possède en soi la faculté d’agir à neuf. Sous cet aspect, au moment où nous apprenons que la Suisse fait partie des pays où la mortalité due à la pandémie, en particulier durant la deuxième vague de l’automne 2020, est la plus haute d’Europe, se souvenir de la natalité en autorisant l’achat en magasin des vêtements pour bébé n’est rien de moins qu’assurer les conditions de possibilité de la vie publique à venir.

Les fleurs, enfin. Réagissant à un article de 24Heures, une lectrice du journal précise dans son commentaire que les « magasins de fleurs restent ouverts en Angleterre par respect des morts »[4]. On s’en souvient, cette prévenance, à laquelle nul n’avait pensé lors du confinement du printemps dernier, avait compliqué la tâche à celles et ceux qui avaient perdu un proche, et sans doute contribué à rendre le processus de deuil encore plus pesant. Mais si la possibilité d’acquérir des fleurs est importante quand il s’agit d’accompagner les morts, elle l’est tout autant pour accompagner les vivants qui résident dans des établissements collectifs (EMS, hôpitaux, foyers accueillants enfants et adolescents, etc.) et qui sont confinés dans des espaces qui, déjà temps normal, n’ont pas la qualité du « chez-soi ». En 1912, dans le Massachusetts, des ouvrières du textile s’étaient mises en grève pour exiger « du pain et des roses », soit un salaire décent permettant de se nourrir et de survivre et des conditions de vie épanouissantes. Depuis, le slogan a été repris par d’autres mouvements d’émancipation, en particulier féministes. Aujourd’hui, il vient nous rappeler qu’une « vie bonne » est toujours une vie digne d’être vécue, même dans la mort.


[1] « Pourquoi Berne a fait une fleur à certains magasins », 24Heures, 14.01.2021 ; Le 19h30, RTS, 16.01.2021 ; Le 12h45, RTS, 19.01.2021.

[2] Voir en particulier son texte « Excursus sur la sociologie des sens », dans Sociologie. Etudes sur les formes de la socialisation, Paris, PUF, pp. 629-644, 1999 [1908].

[3] Voir la Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1983 [1958].

[4] Voir le commentaire laissé par Catherine Iselin, 16.01.2021, dans https://www.24heures.ch/pourquoi-berne-a-fait-une-fleur-a-certains-magasins-305509193209.

Ce témoignage écrit par Fabienne Malbois, sociologue, nous a été partagé par le site Co-vies20