
#humansofpandemics. Mai 2021. Je le rejoins sur son banc préféré au quai des Bergues. Moustache, bonnet noir bien vissé et lunettes de soleil, un regard penseur sur le Rhône. Il aime cet endroit parce que calme, clappement de l’eau et brouhaha se mélangent dans une forme de symbiose dissonante. Il a vingt-quatre ans, se nomme Aaron et ne se définit pas par ce qu’il étudie : « Souvent, les gens me demandent ; sinon tu fais quoi dans la vie ? Ils s’attendent, sûrement, à ce que je leur réponde où je travaille, ce que j’étudie ou d’autres banalités du genre. Je leur réponds que j’aime dessiner, voir des amis et que je fais de la grimpe et du tourisme académique ». Le « tourisme académique », un concept construit au fur et à mesure de son expérience universitaire.
Notre rencontre, le fruit du hasard, ou plutôt véracité du dicton « les amis de mes amis sont mes amis » ; nous nous sommes rencontrés au cours d’une soirée. Parcours atypique, personnage atypique, humour qui pique. Naturellement, je m’intéresse, il parle de ses voyages si nombreux que variés, de sa passion pour le dessin et de son amour pour la grimpe. Ce portrait prend racine dans une amitié naissante, les prémices d’un lien en devenir.
Aaron est en première année de science de l’éducation, du haut de ses vingt-quatre ans, il ne s’en cache pas « J’ai tout raté ; le collège et l’ECG (école de culture générale), mais bon… J’ai fini par réussir le collège du soir, comme quoi ; tout vient à point à qui sait attendre. Tu m’excuseras pour la phrase de connard, c’est qu’elle me fait marrer. […] Je ne suis pas plus malin maintenant qu’avant, pourtant, j’ai l’impression que maintenant que je suis à l’uni, on me prend moins pour un con. » Sa critique, il ne l’adresse à personne en particulier, quoique peut-être à ses profs qui n’ont jamais cru en lui. C’est dur, me dit-il, d’être un étudiant un peu dissipé, pas forcement très scolaire et un peu tête en l’air. Son parcours scolaire s’apparente à un vrai chemin de croix ; « mais bon, maintenant que c’est fini, j’arrête d’en parler, à quoi bon ressasser ces souvenirs passés !? ». Je suis d’accord, ce qui importe n’est pas la chute, mais l’atterrissage. Son atterrissage, sa première année en science de l’éducation ? Il la voyait comme l’aboutissement de sa persévérance, mais les répercussions de cette « saloperie » de pandémie en ont corrompu l’essence. Une essence qu’il voyait dans la socialisation, les rencontres et tant d’autres belles choses que ses proches lui ont vendues au cours des années. Sa réalité dont on a amputé l’essence, l’essentiel, le rapport humain, se voit corrompue pour laisser place à l’intangibilité numérique. Aaron raconte les différents états par lesquels il est passé ; la découverte d’un monde nouveau, l’incompréhension du système, les phases de motivations intenses suivies de remous, la comparaison avec les autres et la solitude, surtout la solitude. La solitude, ce véritable fil rouge de son expérience universitaire: d’abord se retrouver seul face à soi-même pour appréhender la nouveauté : « C’est sûrement facile pour toi, quand t’as commencé ton master tu connaissais déjà tous les systèmes, moodle, zoom, tous ces trucs, mais moi j’avais jamais utilisé. ». Très vite, notre conversation glisse en questionnement sur le tout numérique, Aaron n’aime pas ça, jamais internet ne pourra recréer le lien humain.
« Ce qui est dur, en fait, c’est qu’on m’a enlevé tout le côté sympa de l’uni, je n’ai rencontré personne, je me retrouvais face à un écran toute la journée. Se réveiller le matin dans le même lit depuis lequel tu vas bosser toute la journée, c’est terrible. Très vite j’en ai eu marre de regarder l’écran, devoir appuyer sur un bouton pour lever la main, ou acquiescer. […] Évidemment que ça attaque le moral, il y a des hauts et des bas, des moments où tu trouves une motivation qui vient de nulle part, mais il y a surtout des bas. En fait, si je t’ai dit que j’ai totalement décroché au deuxième semestre, c’est surtout parce que j’arrive plus écouter et que j’en ai marre, ça me prend trop la tête, je me demande ce que je fous là. »
C’est début février, lorsque l’université reprend après un mois de vacances qu’Aaron se lance dans le « tourisme académique », une manière sarcastique pour lui de parler de décrochage. Ne se sentant pas vraiment universitaire et son assiduité déclinant en flèche, il file la métaphore « je me connecte aux cours une fois tous les trente-six du mois et généralement je suis à la ramasse et j’comprends rien. Je suis un touriste, un touriste qui fait du tourisme académique. » Derrière ce sarcasme de façade, Aaron admet que cette situation est pesante, mais qu’heureusement il possède deux passions qui lui permettent de maintenir une certaine santé mentale.
S’il maintient sa joie de vivre et son sourire, c’est grâce à la passion, la seule chose qui reste dans ce monde d’ennui. D’habitude un grand voyageur, il se trouve, comme nombre d’entre-nous, confiné chez lui, dans son studio d’une vingtaine de mètres carrés. Dès lors, c’est la pratique de la grimpe, véritable bouffée de liberté au milieu de la nature, et le dessin, qui lui permettent de s’échapper.
À chaque fois qu’Aaron me parle de grimpe, que ce soit lorsqu’il me montre des photos du dernier endroit où il est allé grimper ou qu’il m’évoque la difficulté de la voie qu’il a réussie, un sourire éclaircit son visage, le goût de la passion.
« Mec, quand je grimpe, je me libère de tout, ça paraît con dit comme ça, mais je ne pense à rien d’autre. Je visualise la voie, mes mains, mes pieds, j’ai la nature en toile de fond, je suis bien ».
Sa passion pour la grimpe remonte à son enfance, il grimpe depuis qu’il est tout petit. Un enfant de la montagne, comme il aime à se définir. La nature, c’est pour lui un terrain de jeu, mais aussi un moyen de se ressourcer, en ces temps plus que jamais. La grimpe et le dessin, deux passions qu’il lie lors de ses aventures.
«Je prends toujours un carnet avec moi, parfois, je dessine la nature, mais ce n’est pas ce que je préfère, je dessine souvent des trucs qui n’ont rien à voir, des animaux stylisés, des sortes de graphs. J’ai pas un niveau de fou, mais je le fais pour moi, j’ai commencé par gribouiller sur toutes les feuilles qu’on me donnait en cours. Une fois je me suis dit que j’allais acheter un vrai cahier, depuis je le trimbale avec moi partout. C’est pas un journal intime, mais ça reflète bien mes moods».
Si je ne devais retenir qu’une seule chose d’Aaron, il s’agirait de son sourire lorsqu’il m’a dit une fois que la passion est le meilleur des moteurs d’action.
Jonathan Wu?thrich