Le Grand’pa

Nous avons un attachement particulier pour le Grand’pa ; Priyanka m’en parlait depuis longtemps. Il vit sans eau, il n’avait pas de lit, ni d’électricité. Les « rentes AVS » sont de 5 frs par mois, ce qui ne lui permet pas de se nourrir. Normalement, c’est la famille qui prend ce rôle, notamment les enfants, qui doivent s’occuper, une fois devenus adultes, de leurs anciens. Grand’pa, lui, doit survivre alors qu’il n’a pas de descendance pour s’occuper de lui. Priyanka et ses parents lui apportent régulièrement de la nourriture. En Suisse, on a trouvé une personne prête à lui fournir une aide régulière. La première étape: l’électricité. Comment un vieil homme aussi lumineux pourrait-il rester sans lumière?

Bonjour, comment vas-tu ?

Je vais bien.

Donnes-tu ton consentement pour cet interview vidéo qui sera envoyé en Suisse ?

Oui avec plaisir.

Quel est ton nom ?

Weerasingham

Quel âge as-tu ?

J’ai 73 ans .

Mais tu ne fais pas cet âge, tu fais très jeune !

C’est comme ça. [rire]

Où vis-tu ?

À Natatkuly dans la rue « Iyanar Temple », j’y suis arrivé à l’âge de 12 ans et je m’y suis marié. Ma mère et mon père sont morts quand j’étais très jeune. J’avais bien une sœur mais elle s’occupait de son travail. Il n’y avait personne pour s’occuper de moi. Donc, à cette époque, quelqu’un m’a amené de là-bas pour travailler ici.

Tu es venu travailler à l’âge de 12 ans ? Quel travail as-tu fait ?

J’ai travaillé dans un restaurant qui s’appelait « Singapore Cave » avant la gare routière de Jaffna.

Tu veux me parler de ton épouse ?

Mon épouse est morte…

La photo de son épouse est présente dans la maison

De quoi est-elle morte ?

Elle est décédée il y a presque 4 ans des suites d’un cancer, elle a beaucoup souffert de cette maladie. Elle a éprouvé des douleurs. Elle n’arrivait plus à manger, ni boire (ces mots le rendent triste)

As-tu des enfants ?

Non, je n’en ai pas. Je vis seul.

Comment as-tu rencontré ta femme?

Elle venait travailler tous les jours dans la maison où j’habitais enfant. À cause de cela, une habitude s’est formée. Plus tard, la maîtresse de maison où je vivais est allée chez elle et lui a parlé, puis elle nous a mariés.

Tu habites ici depuis ton mariage ? Tu n’es pas retourné dans ta ville natale ?

J’ai emmené ma femme une fois pour lui faire visiter. Ma ville natale est très belle et naturelle.

Pourquoi ne pas être parti y habiter ?

Je ne peux pas y aller dans la situation actuelle. Je ne sais pas non plus où habite ma sœur. Je suis également aveugle et malentendant. Je suis donc dans une situation où je ne peux pas y aller. Il y avait aussi le problème du corona.

Qui s’est occupé de ta femme durant son cancer ?

Je m’en suis occupé. Elle a également été hospitalisée pendant des mois et devait être emmenée à la clinique quatre fois par mois. J’avais l’habitude de laver ses vêtements, de la baigner, de la nourrir et de m’occuper de toutes ses tâches. J’ai beaucoup lutté. Maintenant, je n’ai plus personne pour s’occuper de moi.

N’est-ce pas difficile de vivre seul ?

La partie difficile est de savoir quoi faire.

[Priyanka m’emmène à sa rencontre]

[Sur la première image, nous pouvons voir une installation électrique qui permet d’éclairer le jardin. Le parapluie permet de la protéger de la pluie. Au début, nous avons cru qu’il s’agissait d’une sculpture faite à l’aide de matériaux de récupération.]

Vas-tu travailler ?

Non je ne vais pas travailler.

Alors, comment fais-tu pour payer les repas ?

Un enfant qui habite devant chez moi m’apporte de la nourriture [cet enfant c’est Priyanka, qui fait l’interview]. Sinon, je vais acheter quelque chose au magasin. Ils apportent aussi à manger et des gâteaux dans des véhicules, parfois j’y achète quelque chose. [La musique « une lettre à Elise » dans la dernière vidéo est celle de la voiture qui vend des repas]

Maintenant, je reçois de l’aide d’une femme de Suisse. Elle a également fourni l’électricité à ma maison. Je la remercie beaucoup.

Maintenant, si tes proches viennent de ta ville natale et t’appellent, que ferais-tu ?

Je n’irai pas. Comment puis-je quitter cette maison ? C’est la maison où ma femme et moi vivions ensemble, donc je ne quitterai jamais cette maison. Je ne connais pas la condition de mes proches là-bas. Si je leur fais confiance, je risque de souffrir là-bas.

Qu’as-tu mangé ce midi ?

J’ai mangé des panis. L’enfant en face de ma maison [Priyanka] m’a également apporté de la nourriture.

As-tu des envies particulières, des rêves ?

Quant à l’extérieur de chez moi, les garçons conduisent de grosses motos, je les regarde et il semble que je n’ai rien vécu de tel quand j’étais enfant.

Tu n’as pas conduit de moto quand tu étais enfant ?

Si, quelquefois mais ce n’était pas comme c’est maintenant. C’était des petites motos.

As-tu actuellement un véhicule ?

J’ai un vélo. Je l’ai acheté il y a longtemps. C’est un vieux vélo.

Quelle est ta religion ?

Je suis hindou. Je vais au temple et je prie les dieux.

Fais-tu des œuvres caritatives pour le temple ?

Oui, je vais cueillir des fleurs pour les décorations et je nettoie le temple.

Tu vis seul, comment se fait-il que ta maison et ton environnement familial soient si propres ?

Auparavant, lorsque ma femme était présente, je ne la laissais pas faire une grande partie du travail. Je suis celui qui nettoie la maison. Je n’aime pas la saleté, je veux être propre. C’est comme ça que je garde la maison propre même maintenant.

Que faisais-tu pendant que ta femme était là ?

Nous avons fait un potager. Nous avons fait des affaires. J’ai travaillé comme balayeur à Lorry. Maintenant je suis vieux et je reste à la maison.

Y a-t-il une télévision à la maison ?

Oui il y en a une.

A quelles heures regardes-tu la télévision ?

Je regarde la télé après 18h.

Que fais-tu le reste du temps ?

Je ne pense qu’à ma femme. Je rêve de la vie que nous avions quand elle était avec moi.

Tu n’as pas d’amis par ici ?

Certaines personnes ici ont des défauts. Il y a des gens qui sont toxicomanes. Donc je n’aime pas discuter avec quelqu’un à l’extérieur. Je reste à l’écart à cause de ce genre de problèmes.

Si les dieux pouvaient t’accorder une faveur, que dirais-tu ?

Je ne veux aucune faveur. Si ma femme me revient, ce serait le paradis pour moi. Mais il est peu probable que cela se produise, je serais quand même tellement heureux si cela se produisait ; j’aime tellement ma femme.

Tu ne t’es jamais disputé avec ta femme ?

Non, je ne me suis jamais battu avec elle et je ne l’ai jamais frappée.

Comment s’appelait-elle?

Sellamma

As-tu des souvenirs d’elle ?

Ses vêtements étaient nombreux. Après sa mort, je les ai partagés avec d’autres personnes. Maintenant, je garde le sac à main qu’elle utilisait comme souvenir. Elle a eu ce sac à main pendant des années avant de mourir. Je le chéris. Après ma mort, je veux l’enterrer avec moi.