Photo : Studio 68

Ce témoignage nous a été partagé par le site Co-vies20

Le 18 avril 2020, je rentre chez moi après le travail, sans vraiment savoir que je n’y retournerai pas avant un moment. “Confinement”, voilà le mot d’ordre actuel. Cela me réjouit autant que cela me terrifie. Contente de pouvoir me lever plus tard que 6 heures du matin, je réalise peu à peu que je troquerai bien ces réveils difficiles contre un week-end rempli d’autre chose que “d’ennui”. “Mais de quoi tu te plains?”, pourrait-on me dire. “On se plaint toujours de pas avoir du temps, alors ? Là t’en as, du temps. Donc pourquoi tu t’ennuies ?” “Ben, je te rappelle que moi je suis célibataire, que je ne vis pas avec mon copain depuis 2 ans et du coup que, quand j’ai du temps, je l’occupe en voyant des gens. Sauf que là, ‘surprise’, tout est fermé, et c’est pas comme si je pouvais dire à des gens de passer chez moi. Autant dire qu’il va falloir trouver autre chose.”

Bon, c’est samedi quand même, alors je tente la nouvelle mode du “Skypéro”. C’est parti. La conversation commence, on ouvre une bouteille, on se dit “santé” avec mon amie, on discute, on se demande “comment ça va”. Tout d’un coup, cela me vient. Quand je vois mon image, mon reflet, je pense : “c’est comme ça au fait que les gens me voient ? Ah, mais au fait, là, ma coupe de cheveux c’est pas top. J’aurai peut-être dû me maquiller, non ? On voit trop mes boutons au fait… Merde, ça craint, je suis sûre que ma pote doit les voir aussi. Ah et quand je rigole, je ressemble à ça ? Ah ouais, mon sourire n’est pas top…”

J’ai presque perdu le fil de la discussion… Je suis plus obsédée par moi-même que par mon amie qui me parle des tensions entre son copain et elle depuis le début du confinement. Je bois une gorgée de vin, je tente de ne pas faire attention à mon image, mais plutôt à celle de mon amie. Difficile, mais la discussion continue, puis se termine après presque deux heures d’appel.

J’ai raccroché, j’ai fini mon verre de vin, et là je me suis sentie encore plus seule et mal qu’avant. Ce petit moment de sociabilité m’a en réalité encore plus mise face à moi-même. On imagine toujours que les gens ont un jugement ou une opinion sur soi lorsqu’on les voit à l’extérieur, mais là, je me suis vue interagir, et je n’ai pas senti le jugement des autres, mais de moi-même sur ma personne. Certainement car, à l’extérieur, quand j’interagis, je vois les autres, mais moi, je ne me vois pas.

De cette observation ressortent plusieurs choses :

Le dispositif en tant que tel produit cette prise de conscience. Si je ne voyais que la personne avec qui je discute par Skype, sans que je sois “visuellement impliquée”, cela changerait ma vision.

Être confinée me fait me retrouver littéralement face à moi-même, alors que je suis en interaction avec les autres. Face à mon être “brut”, en pyjama, pas coiffée, pas maquillée, mais quand même lavée. Je suis derrière mon écran par rapport aux autres, mais confrontée à mon image. Alors qu’à l’extérieur, j’ai toujours de quoi me mettre en valeur, par une jolie tenue, un peu de maquillage, une jolie coiffure…

Au fait, faire un “Skypéro” s’est avéré être beaucoup plus difficile que ce que j’aurai pensé. Et en même temps c’est le seul moyen que j’ai pour interagir avec le monde. Bon, allez, je vais me forcer un peu, malgré cette image, et ce jugement personnel incessant. Plus j’ai pratiqué le “je t’appelle en me voyant aussi”, plus j’ai finalement pu changer la perspective concernant cette image de soi : je me suis vue dans ma globalité, je ne me suis plus jugée – ou du moins j’ai été plus tolérante avec moi-même. Un exercice difficile, mais bénéfique et surtout impensable si le confinement n’avait pas été déclaré.

Plus les apéros ont passé, plus j’ai continué de me voir, en trouvant ça difficile, mais en portant une attention particulière à “comment je me voyais”. Cela m’a permis de tendre vers une “acceptation de soi”, qui, de prime abord, est recherché à travers les autres.

Un dispositif, un contexte et une perspective ont suffi pour que je devienne littéralement ma propre amie. Une amie empathique et tolérante, qui n’est pas trop exigeante envers moi-même et surtout qui me soutient.

Si on m’avait dit qu’il y aurait un confinement, en sachant ce que cela allait me permettre de réaliser, je n’aurais sûrement et finalement pas souhaité que les choses soient autrement ! Comme quoi…

Sarah Ben Jazia