Ce projet a été accompagné par Francesco Panese et Noëllie Genre qui ont accepté que nous le partagions depuis le blog Viral.

De mars à mai 2021, entre confinement et enseignements à distance, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené onze enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux. Les paroles recueillies composent la trame d’expériences partagées et de vécus intimes des événements, une lecture plurielle de leurs existences au cœur de la pandémie. Un projet accompagné par Francesco Panese et Noëllie Genre.

Préambule

Eté 2020. On entend le bruit d’un marteau-piqueur qui s’enfonce dans le sol. Lola s’est postée juste dehors sur un asphalte fatigué et qui aurait dû être raccommodé depuis le temps. Aujourd’hui, elle ne sait pas qui elle va rencontrer. Pour la plupart, elle ne les a encore jamais vus même s’il y a des habitué·e·s de l’atelier. Sur le trottoir opposé, elle voit un piéton courir vers le supermarché. Intriguée, elle le suit du regard. Après quelques minutes, il ressort… un Yop à la main. Elle se demande s’il vient à l’atelier ou si ce n’est qu’un passant. Puis, elle le voit traverser la rue et s’avancer vers l’atelier pour commencer la séance. A l’entrée, des phrases pour exercer la diction sont inscrites au marqueur bleu sur fond blanc. Les chaussettes de l’archiduchesse sont-elles sèches ? archi-sèches ?

Nous avons pu participer à certains ateliers de Lola, redevenus collectifs durant cette parenthèse d’été – souffle d’un semblant de normalité. Ensemble, au fur et à mesure de la séance, il nous est proposé d’inventer une histoire commune. Nous nous exerçons à imaginer, à nous écouter ou encore à nous dévoiler à demi-mots… Les anecdotes de chaque personne prennent alors forme et réalité. L’homme au Yop nous rapporte qu’un jour, il a trouvé, par hasard, une grande valise en se promenant en forêt. Il se raconte avec ses mots un peu décousus, désuets, mais parvient à garder le fil de son histoire. Il nous confie qu’après sa balade sylvestre il a transporté la valise jusqu’à un arrêt de bus et s’est fait arrêter à ce moment-là par une cohorte de policiers. Il a beau dire que la valise ne lui appartient pas, se justifier avec toute la bonne volonté du monde, il se fait embarquer… Nous le pressons de nous raconter la suite, tout en essayant d’imaginer les issues plausibles, malgré nos airs incrédules. Il ne se fait pas prier pour poursuivre et avoir un meilleur effet de suspense – il pèse ses mots pour davantage d’éloquence. Ils ont fini par le relâcher, après vingt-quatre heures, malgré les trésors mystérieux que contenaient cette précieuse valise… Venir partager des morceaux de vie, décrire sa réalité, c’était peut-être plus facile en présence des autres, quand on pouvait oublier le COVID.

Les outils artistiques parlent beaucoup

Eva

Eva, l’une des trois art-thérapeutes que nous avons rencontrées, nous explique que dans leur profession la relation est au centre de tout : la relation avec toi-même, la relation avec ta famille, avec les autres en général, avec ton environnement et même la société. Tout comme ses deux consœurs, elle partage l’idée que les outils artistiques parlent beaucoup plus qu’une réflexion innée. L’art-thérapie suggérant une liberté qui mène à l’exploration, elles testent le théâtre, la danse, la musique, le dessin, la peinture : différentes explorations sont possibles. Elles proposent de créer, de se faire du bien, pour se rencontrer. Le lien intersubjectif est au centre de leur métier. La proximité, l’éveil des sens, le contact physique, toutes ces choses semblent essentielles à leur pratique. Ainsi, comment être art-thérapeute alors qu’il n’est plus possible de sortir de chez soi ? Comment faire lorsque le sens de leur activité repose sur la rencontre avec l’autre, mais que la nouvelle norme sanitaire est la distanciation sociale ?

Ce métier est fait pour moi

Olga

Avril 2021. La journée est ensoleillée. Après plus d’un an de repli, de restrictions, d’inquiétudes et de questionnements, la ville renaît : les gens vont et viennent au gré de la douceur printanière. En dépit de cette liberté apparente un trouble commun se fait sentir : le monde a changé. Voilà Eva qui s’avance ; c’est une jeune étudiante d’une vingtaine d’années au sourire communicatif. Elle est la première que nous rencontrons pour parler de l’art-thérapie en temps de pandémie. Après de brèves salutations, nous décidons de manger un morceau puis de débuter l’entretien. Eva nous raconte qu’elle est de base étudiante en médecine et qu’elle explore différentes voies, teste différentes thérapies. Après de longs échanges avec sa thérapeute, celle-ci est devenue pas à pas sa mentor. C’est ainsi qu’en parallèle de ses études en médecine, elle prend part à la formation d’art-thérapeute en 2019.

Elle étudie alors de multiples pathologies comme les maladies chroniques, les amputations, les allergies, Alzheimer ou encore la dépression et l’angoisseDes petits travaux ou des expériences lui sont demandés. Eva est alors énormément marquée par l’utilisation des tissus qui réveillent beaucoup de sens (odorat, toucher, ouïe). Cette technique permet de se centrer sur le moment présent puis d’évoquer différents souvenirs négatifs, positifs, libérateurs ou oppressants. Il y a une remise en perspective de la part du/de la patient·e qui permet, sur le long terme, l’auto-analyseet la prévention des risques pathologiques. Pré-Covid, Eva choisit de travailler sur le terrain autour du thème de l’échec et son lien avec la peur de la réussite, l’éternelle satisfaction et la recherche identitaire au travers d’une population d’étude intergénérationnelle. Du fait de la pandémie, le projet initial n’a pas du tout fini comme ça. Elle finit par s’orienter sur ses propres expériences.

Nous avons échangé ensuite avec Lola, une collègue. Nous nous retrouvons en visio. Notre communication s’adapte “en ligne” quand nos horaires et nos déplacements ne coïncident pas. Elle est costumière de première formation. C’est par la suite qu’elle suivra une animation sur les 6 sens donnée par une école aujourd’hui disparue. Cet établissement avait pour but de former des animateur·trice·s et des art-thérapeutes. Depuis qu’elle a cette double casquette, Lola travaille avec des publics très diversifiés : de jeunes adultes qui s’orientent vers une formation ou une profession, des populations migrantes, des personnes vulnérables auxquelles elle propose des ateliers d’expression, de communication, de coaching – espaces également de parole et de non-jugement. 

Pour notre dernier entretien, nous rencontrons Olga. Un contact commun nous a mis en relation. Dans son atelier, on trouve des kaplas, de la peinture, des cadres vides et des nids sur les murs, tous blancs. Nous prenons place autour d’une table ronde ; les chaises grincent. Elle nous explique être infirmière de formation, mais elle a toujours eu une fibre créatrice. Dès qu’elle entend parler de l’art-thérapie, cela devient comme une évidence pour elle, ce métier est fait pour moi. Elle continue cependant à travailler dans les soins pour se faire de l’expérience, avant de se former comme art-thérapeute. Aujourd’hui, Olga est engagée dans deux instituts hospitaliers et a ouvert, depuis peu, son propre atelier en tant qu’indépendante. J’accueille les gens, comme des personnes à part entière, qui ne sont pas forcément malades… qui sont tout autre chose que leur maladie. Quand elle parle de son travail, ses mains touchent des matières invisibles. Elles dessinent sur la table, elles peignent le vide. Olga s’exprime avec beaucoup d’affection sur la manière dont les individus se rencontrent lors de création collective. Créer pour apprivoiser la proximité sans parole.

Avoir toujours un lien avec eux, mais autrement 

Lola

Printemps 2020. Les premiers jours de travail apportent un peu de stress. Même si, avec sa formation d’infirmière, Olga sait qu’elle ne va pas mourir, il faut prendre une position difficile envers ses proches. Tu vas pas mourir pour ton travail !? La thérapeute est aussi femme, belle-sœur, mère. Jusqu’où va-t-on pour sauver la vie des autres ? L’inconnu de la situation demande de s’adapter sur le plan professionnel et personnel.

Dans l’un des instituts hospitaliers dans lequel elle travaille, Olga a eu la chance de continuer à proposer ses services. Elle voit cela comme une reconnaissance, une valorisation de son travail. Dans l’autre, tout a été arrêté. Elle y reprend, un temps, sa casquette d’infirmière pour épauler ses collègues. La situation s’allège ensuite et elle redevient art-thérapeute. Mais là où la création collective sur une même feuille, avec un même crayon ou un même pinceau, prenait une place importante dans la thérapie, il faut maintenant proposer des activités individuelles. Fini les grandes tables où chacun·e se réunit. Il ne reste plus que des places uniques, séparées. Le lien entre les participant·e·s, c’est Olga qui, d’une certaine manière, le maintient. Elle passe de table en table, fait le liant entre les œuvres de chacun·e. Pour combler la perte du collectif, il y a à la fin un temps de parole en groupe mais il y a moins de confiance et moins de participation. Les patient·e·s se confient davantage individuellement ; la situation leur permet d’avoir plus de temps personnel avec la thérapeute.

Au départ, Lola donnait des ateliers de coaching collectif qui ont pu avoir lieu à nouveau l’été passé. Cependant, ces derniers mois, avec les mesures sanitaires, ceux-ci sont redevenus individuels. Elle nous explique que la pandémie a été un défi en plus pour les personnes qui, déjà, ont perdu l’envie d’avoir envie de quoi que ce soit. Nous parlons ensemble de celles et ceux qui ont disparu pendant plusieurs jours, semaines et pour lesquel·le·s nous sommes sans nouvelles, silence radio. Elle pense que le COVID est devenu une fatalité, une raison pour dire ce n’est pas de ma faute. C’est dur de se projeter à chaque fois dans un logement, se discipliner, rester motivé·e à venir pour continuer inlassablement ses recherches en espérant un jour trouver la perle rare. Lola nous parle encore de ces personnes pour lesquelles le fait même de se lever, se motiver est déjà une épreuve. D’habitude, tu te dis que tu vas reprendre le train en marche parce que ça continue à avancer, à évoluer autour de toi… Là tout est à l’arrêt. L’espoir que la vie se poursuive, qu’on a la possibilité de la rejoindre, rejoindre les autres, revenir vers soi-même également quand ça ira mieuxTout est fermé. Les contacts dits non-essentiels proscrits – solitude. Les téléphones plus que jamais en mode avion – les messages, les appels qui ne passent plus – avec un seul vu sur WhatsApp. Déconnecté·e du monde et de ceux et celles qui pourraient nous contacter pour garder le lien. Pour Lola, ce qui est difficile avec la pandémie, c’est de courir derrière, ramer, relancer le truc encore plus, de savoir être à l’écoute, avant tout.

Eva pense aussi que, obviously, beaucoup de choses ont changé durant la pandémie, notamment le contact. Au début, les échanges se sont faits soit par Zoom, soit pas du tout. Il faut voir si le ou la patient·e est à l’aise et s’il ou elle possède le matériel adéquat. En ces temps, Eva ressent une grande difficulté au sujet de la communication au sens premier du terme : quand on doit commencer une conversation en sachant qu’on est face à un ordi, les personnes qui devaient sourire avaient beaucoup plus de peine. Pour cette future thérapeute, utilisatrice du langage paraverbal, ce n’est pas évident : il est plus complexe d’analyser le comportement du ou de la patient·e, particulièrement lorsque la vidéo n’est pas présente. C’est donc plus délicat car le ou la thérapeute a tendance à tourner autour du pot ou à manquer certains éléments. Au bout d’un mois et demi, les séances se sont arrêtées. Une perte de motivation de part et d’autre est ressentie : le thérapeute est aussi un être humain fatigué. Il y a une perte de rythme qui empêche toute optimisation thérapeutique du fait d’une perte de repères

Pour les patient·e·s, c’est frustrant : les habitudes sont chamboulées. A l’ouverture de nouvelles séances, le découragement et l’absence sont présents : les gens sont coincés dans leurs angoisses ou dans leurs peurs ; pas mal de gens sont vannés, presque saoulés de tout. Certain·e·s n’ont même plus l’idée de sortir et justifient cette attitude par le fait que l’on nous l’impose, alors pourquoi sortir de sa zone de confort ? Quelques rendez-vous sont programmés puis annulés : des barrières se sont installées. Ces dernières sont accentuées par le port du masque et la distanciation sociale, mesures restrictives diminuant nettement la convivialité de l’espace de soin et accentuant le renfermement sur soi. C’est donc un challenge que de faire comprendre à un ou une patient·e replié·e sur lui ou elle-même que, malgré les restrictions, la situation se débloque peu à peu. Simultanément, une autre problématique émerge : celle des personnes qui sont très motivées à venir, presque trop contentes d’être là. L’enthousiasme n’est que diversion et prend le dessus sur les vrais problèmes. Le ou la thérapeute se doit donc d’être plus subtil·e et de marcher un peu sur des œufs. La charge de travail est alourdie ; entre celles et ceux qui coopèrent mais apportent peu de choses pertinentes, celles et ceux qui se referment et celles et ceux qui donnent l’illusion d’une absence totale de changement ; le lien est difficile. Eva se questionne puis adapte sa pratique : la relation patient·e-thérapeute se renforce. 

Il faut retrouver des outils adaptables sur le moment même 

Eva

Printemps 2021, reprise des séances en présentiel. Eva se sent coincée : elle s’auto-restreint dans sa pratique et n’a pas envie de s’imposer dans l’espace de l’autre. Les séances d’une heure qui permettaient la création d’une œuvre ne sont plus les mêmes, la réalisation laisse place à l’écoute, à la reprise de contact. Le lien tactile n’est plus présent : il est plus difficile d’ouvrir et de refermer une séance. Cela mène à une adaptation et à une progression. Son statut d’observatrice lui permet de voir qu’il est tout aussi difficile pour son mentor d’être présente pour les patient·e·s. Ce n’est pas naturel d’aider quand on est soi-même désemparée et qu’il faut retrouver des outils adaptables sur le moment même. Maintenant, il faut prendre le temps de socialiser. Ce qui était évident pré-pandémie ne l’est plus actuellement. Le fait de passer d’une activité inexistante à une activité accrue en un temps restreint demande beaucoup plus d’énergie. Pourtant, cela reste positif de rencontrer à nouveau des gens et d’apporter une contribution au quotidien. Pour la rédaction de son mémoire, Eva commence par faire des entretiens via Zoom : ce n’est pas évident. Il y a besoin de se coordonner et de prévoir le matériel à l’avance. Qui plus est, sans abonnement, les échanges par Zoom ont une durée limitée et ça casse un peu la dynamique. Les résultats sont biaisés, il faut trouver un autre sujet. A nouveau, il faut changer, s’adapter. En dépit des fluctuations, elle apprend beaucoup. Elle se remet en question et fait le point : par exemple, elle réexamine son insatisfaction perpétuelle quant à ses résultats universitaires. De nouvelles décisions sur son futur émergent. C’est bénéfique et ça fait énormément grandir : chaque jour on apprend un peu plus sur soi, on se construit. 

La possibilité de faire ses ateliers par Zoom a permis à Lola de réadapter sa pratique et retrouver certaines personnes qu’elle accompagne. Elle a décidé de proposer des jeux sur WhatsApp, comme des devinettes avec des images connues de lieux, d’objets, monuments en Suisse qu’il faut identifier. Ensuite, elle a réajusté le tir en envoyant aux participant·e·s des nouvelles images par courrier postal, chaque semaine, afin qu’ils et elles puissent les regarder en même temps qu’ils et elles sont sur leur téléphone – ils font tout avec. A partir de ce support commun, il est alors plus facile de susciter la discussion. Lola trouve que pour les tours de parole, c’est par contre plus difficile de partager avec les timides quand certain·e·s prennent beaucoup de place dans un groupe. Parfois, lorsqu’elle pose une question à quelqu’un, c’est tout le monde qui répond sauf la personne concernée – chacun son tour leur dit-elle. Réorganiser les tours de parole, repenser les façons d’échanger, faire quelque chose ensemble, recréer du commun, parler même si on n’est pas réuni. C’est compliqué mais on rigole beaucoup.

Olga utilise d’ordinaire de la peinture, du fusain, du pastel, des collages, ou si une personne ne se sent pas à l’aise avec le dessin, elle peut faire des jeux d’écriture – j’essaie vraiment d’être au plus proche de ce qu’ont besoin les gens. Pour un des instituts où elle travaille, les participant·e·s se rendaient, pré-Covid, dans un atelier extra-muros. Malheureusement, la situation sanitaire oblige à limiter les sorties. Il faut alors bricoler dans une cuisine du bâtiment, aménager un lieu insolite pour accueillir les personnes. Ce changement oblige Olga à réduire le matériel transporté à l’essentiel ; il n’est pas possible de tout prendre à la fois. Ces modifications obligent aussi les patient·e·s à s’adapter : ça a fait émerger des ressources chez les gens. Certain·e·s ont pu s’exprimer davantage sur les activités appréciées et ressourçantesLà, Olga, vous amenez l’argile, parce que c’est ça qui m’a fait du bien !

Pour ce qui est de son activité d’indépendante, Olga a arrêté complètement ses suivis au début de la pandémie. Elle garde un lien en envoyant des SMS. Une personne demande un suivi par Zoom, mais c’est tellement différent. On n’est pas dans ce petit cocon, ici. Y’a pas le même matériel, y’a pas la confidentialité – la maison est un lieu que l’on doit partager avec sa famille. La visio n’est pas idéale, moi j’aime bien le côté matière et je trouve que c’est vraiment pour ça qu’on fait de l’art-thérapie. Mettre son corps en jeu, s’impliquer physiquement, par ses sens. 

Avec le masque on ne sait pas si vous riez ou si vous faites une grimace 

Olga

Le masque. Lola l’a porté tout d’abord seule, face à sa classe. Un temps où il n’était pas obligatoire – maintenant c’est la règle. Elle m’explique aussi qu’elle a dit aux participant·e·s de sourire avec les yeux, car ça se voit même si beaucoup des expressions sont cachées. C’est un conseil important, notamment pour celles et ceux qui vont passer des entretiens. Pour d’autres personnes, celles qui manquent de confiance par exemple, c’est un moyen de se cacher. Comment communiquer, lorsque les expressions sont ce qui est à partager ? La langue, le malaise, ou encore la timidité en plus du port du masque – ça fait beaucoup.

Olga fait un constat similaire. Avoir la moitié de son visage dissimulée n’aide pas au dialogue, surtout quand on travaille avec des personnes souffrant de troubles psychotiques. Avec le masque on ne sait pas si vous riez ou si vous faites une grimace. Il faut compenser par les mots pour aider l’autre à comprendre ce qu’on exprime : vous ne voyez pas, mais je souris. Il faut trouver un moyen de se présenter à visage découvert pour aider ce lien social, comme sortir à la rencontre des gens, dans la rue. On se salue de loin pour ne pas avoir à porter le masque. En atelier, tout le monde ne vit pas facilement le fait de devoir le porter, et il n’est pas toujours possible de forcer une personne à le faire. D’autres ne supportent pas que les gens ne le gardent pas, ça demande plus de temps et de l’accompagnement par la parole.

L’art thérapie, c’est pas seulement dessiner, c’est aussi bon pour la tête

Yop man

Finalement, pour un métier où le lien intersubjectif est aussi important, devoir s’adapter, en repensant ses outils et son langage, a été un élément essentiel pour continuer d’accompagner l’autre. La pandémie laisse des traces et seul le temps permettra d’appréhender leurs véritables impacts. De l’expérience d’Olga, c’est le collectif qui a été le plus touché. J’attends toujours qu’on puisse re-proposer les activités en groupe, être proche des gens, mélanger les couleurs dans l’assiette de l’autre. Pour Lola aussi, il faut essayer d’aller à la rencontre des autres et leur faire reprendre confiance… Repenser les ateliers sur un mode plus privé, un face-à-face quand c’est possible, sinon un coup de téléphone, un moment sur Zoom­ les gens se confient plus et la réflexion va beaucoup plus loin

Après une année de pandémie, Lola insiste sur le fait que c’était un travail d’équipe. Il y a aussi les autres professionnel·le·s qui sont là et se soutiennent. Elle estime avoir fait sa petite partie… Olga a aussi pensé proposer des ateliers pour le personnel soignant. Elle estime que ça serait bien de disposer d’un lieu pour pouvoir déposer les vécus ; notamment pour les infirmi·er·ère·s pour qui cela a été très, très difficile. De même, les collègues dans les soins et les étudiant·e·s expriment de la surcharge ainsi qu’une culpabilité de ne pas bien faire. Le partage de groupe serait ainsi un projet salvateur, tous portraits confondus. Trouver des solutions, de nouveaux lieux… Se réinventer, communiquer. Prendre soin des uns et des autres, c’est aussi préparer le monde d’après. Se connecter autrement avec des histoires qui s’entremêlent et aussi réfléchir grâce à Lola, Eva, Olga car l’art thérapie, c’est pas seulement dessiner, c’est aussi bon pour la tête.

Une enquête dans le milieu de l’art-thérapie de Pierre Bidaux, Marianne Gabastou et Héléna Rajon