#humansofpandemics. Mai 2021.

Ma maman est quelqu’un de très manuel, elle coud, elle tricote et toute ma vie je l’ai regardée créer des choses incroyables avec ses mains, sans jamais les vendre. Elle les offre ou les garde pour elle. De mon côté, pendant longtemps j’ai eu en tête d’ouvrir une sorte de commerce avec des créations artisanales, quelque chose de petit. Mais j’ai jamais pris le temps de m’y mettre, avec la pandémie je me suis retrouvée avec beaucoup de temps libre et pas d’argent et il fallait que je paie pour mon appartement et toutes ces choses. C’est là que j’ai décidé d’essayer de créer quelque chose. Il y a trois ou quatre ans, j’ai suivi un cours de création de bijoux où j’avais fait une paire de boucles d’oreilles et elles ont beaucoup plu. Du coup, je me suis dit que j’allais essayer de faire des bijoux ; j’étais pas spécialement confiante, mais je me suis lancée. J’ai emprunté du matériel à ma maman, j’ai pris des photos et j’ai fait mes premières ventes sur Anibis et sur Facebook. Ensuite, j’ai décidé de créer mon compte Instagram pour pouvoir regrouper toutes mes créations au même endroit. Maintenant je vends de tout et je fais même des commandes sur mesure [en voulant montrer un collier qu’elle est en train de réaliser, il se détache et les différentes partie du socle tombent par terre]… Oups ! Tout se casse, comme d’habitude… Celui-là je dois le finir genre aujourd’hui, peut-être cette nuit. J’aime pas travailler en journée, je suis plus productive pendant la nuit et j’aime pas trop la lumière du jour, c’est pour ça que je ferme les stores. Au final, avec toutes ces lampes je vois très bien [pointe du doigt les cinq lampes réparties dans la pièce].

Au début, ce qui était dur c’était de trouver des bons fournisseurs. Parce que si tu achètes en Suisse, c’est super cher, horriblement cher. Du coup je comprends pourquoi il y a très peu de personnes ici qui font des bijoux comme ça, parce qu’après le produit fini coûte des milliards. Je commande les pierres en Inde et au Brésil et les socles en Corée du Sud, c’est vraiment de la bonne qualité, mais ça m’a pris longtemps à trouver. Parce que tous les fournisseurs essaient de dire qu’ils ont leur propre usine et que c’est des pièces laiton avec un plaquage en rhodium, mais en réalité c’est juste un morceau de métal qui s’oxyde après trois jours. Moi je voulais un matériau qui dure pour toujours, qui ne change pas de couleur, parce que si je crée quelque chose je veux que ce soit un bon produit. 

L’emballage aussi c’est important ; quand j’ai commencé à travailler j’envoyais mes bijoux dans des boîtes super pourries, mais maintenant j’en ai des vraies, avec différentes tailles [elle veut illustrer son propos mais ne voit pas de boîte disponible ; elle décide d’ouvrir le colis qui contient des boîtes supplémentaires, mais il oppose résistance. Elle utilise ses mains, puis une paire de ciseaux de broderie et après quelques minutes, sort victorieuse et s’attèle au pliage d’une boîte]. 

Avant la pandémie, je venais de finir mes études et je travaillais dans un bar-restaurant où je pliais des cartons de pizza, maintenant je plie les boîtes de mes bijoux, c’est ça mon travail. Je me suis inscrite au registre du commerce et j’ai payé toutes les taxes. 

Pour la suite j’ai pas de plan [elle rigole], j’attends de voir comment ça se passe. C’est comme ça que ça s’est fait avec mon deuxième compte Instagram, le compte Russe. Une amie à moi, qui est photographe et très artistique, a vu ce que je faisais et m’a proposé qu’on travaille ensemble ; je lui ai envoyé quelques créations pour voir comment ça se passait et ça a bien fonctionné. Du coup maintenant je lui envoie régulièrement des bijoux et c’est elle qui se charge entièrement de la gestion du compte russe, des ventes et des envois aux clients ; ce qui fait d’elle mon unique employée. Du côté Suisse, je suis en train de créer mon site internet, pour que les ventes puissent se faire par ce biais, comme ça Instagram sera juste une plateforme pour présenter mes créations et rediriger les clients, parce que là c’est compliqué pour les adresses et les paiements. Mais ça coûte très cher et ça prend beaucoup de temps, ça fait déjà plusieurs mois que je travaille dessus. J’ai déjà préparé beaucoup de bijoux pour les lister sur le site [elle va chercher des boîtes lourdes, remplies de bijoux pour les poser sur la table et montrer son avancée]. C’est pour ça qu’Instagram est stoppé pour le moment, parce que j’ai beaucoup de travail [rigole] et j’ai une autre pile ; ceux-là je dois encore les prendre en photos. Sinon, j’ai un point de vente hors-ligne dans un petit magasin à Montreux, le Marché du Goût, c’est bien pour les gens qui veulent regarder et essayer les bijoux, parce que tout le monde est pas encore à l’aise avec les achats en ligne. En tout cas, pour les six prochains mois j’ai pas prévu d’engager d’autres personnes. Éventuellement un coursier ou une coursière, quelqu’un pour préparer les paquets et les amener à la poste, mais pour les bijoux, je sais pas encore. Peut-être qu’un jour je demanderai à ma maman, parce qu’elle est très précise et que je sais que je peux lui faire confiance au niveau de la qualité des réalisations, mais pour l’instant elle ne veut pas. De toute façon je suis une personne assez indépendante et j’ai pas de difficulté à prendre les décisions seule ; et comme je fais tout avec mes deux mains et que c’est pas encore une grande production, il y a pas grand-chose à discuter. L’idée c’est surtout que chaque pièce soit unique. J’utilise des pierres naturelles, on peut pas les répliquer et certaines pierres ne permettent de faire que deux coupes, après c’est fini. 

Quand je crée un bijou, c’est très important pour moi que le travail soit bien fait, que ce soit joli. Par exemple pour ce collier [cherche sur son bureau encombré et présente une commande sur mesure qu’elle est en train de réaliser] ça m’a pris six heures de travail, et avec les autres commandes que j’ai reçues, j’en ai encore pour vingt-quatre heures supplémentaires. 

Une fois que j’aurai fini de mettre les perles, j’attacherai une bande de cuir, pour que ce soit joli. Mais les pièces comme ça je les fais que sur demande parce que ça prend beaucoup de temps et que c’est cher à produire. Actuellement, comme j’ai suspendu mon compte Instagram pour me consacrer à la création du site internet, je compte principalement sur mes clients réguliers et sur les commandes sur-mesure pour m’assurer un revenu, en ce moment je fais beaucoup de broches. Et même si maintenant c’est mon travail et que ça n’a jamais été un hobby à part entière, j’aime m’y consacrer. Même si j’engageais quelqu’un pour faire les bijoux, je continuerai à en faire, parce que j’aime ça.

Portrait de Daria Balakova, créatrice de La Cerise Jewelry, 

Par Mélissa Scheidegger