Printemps 2021.

Ce portrait d’une situation professionnelle tendue et éprouvante permet de saisir à la fois les contraintes et la violence ordinaire d’un milieu hiérarchique dur et la force de certaines figures singulières qui luttent à contre-courant pour faire entendre leur voix. 

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ll est 21h, nous sommes dans les locaux syndicaux, à Nyon. Une dizaine de personnes attablées échangent, vertement. Nadia est assise en diagonale de moi, sur ma gauche, elle se tait. En face, sa collègue, Sonia, enchaine « Mon avocat m’a dit que c’était du pénal, j’ai entamé une procédure en justice ». Le ton est lourd, la discussion stratégique. Qui pourrait parler ? Qui les soutiendrait ? Comment mener cette action sans nuire encore plus aux conditions de travail des plaignant.e.x.s ?

Elle a été engagée dans une grande chaine d’alimentation suisse au milieu de la seconde vague de covid 19. Etudiante, elle finance sa formation académique par cet emploi. Les premiers mois se passent sans accros, elle noue des relations cordiales avec ses collègues, mais un changement de direction va venir détériorer cela. La nouvelle gérante du magasin prône une technique de management ferme. Pour améliorer le rendement de ses équipes, elle n’hésite pas à intervenir pour limiter le contact entre les employé.e.x.s, les pauses se prennent seul.e.x, les repas aussi; elle tente de nuire aux rapprochements amicaux et engueule celleux qui auraient le malheur de nouer des relations hors travail. Nadia me rapporte depuis quelques semaines le climat de tension et de méfiance qui s’est installé ; la fatigue qui se fait sentir ; les équipes qui ne se parlent plus. Chacun.e.x ressent l’étau douloureux de la contrainte se resserrer sur ellui. S’installe alors un sentiment d’injustice qui pèse et qui entre en contradiction avec la volonté de conserver de bons rapports avec sa hiérarchie. Des voix timides se lèvent, bien sûr. Celle de Nadia, entre autres. Nous parlons régulièrement, à chaque fois je la trouve atterrée, son débit de parole est anormalement rapide, son vocabulaire grossier, elle semble vouloir «gerber» le plus rapidement et le plus intensément possible chaque détail de son histoire. Elle est précise, elle n’omet presque aucun élément dont elle se souvient. Et dans son flot continu de parole elle ne se laisse que quelques pauses pour avaler une grosse gorgée de Red Bull et tirer frénétiquement sur sa Winston Bleue. Dans un brouillard opaque de fumée elle me faisait part des risques pris durant son travail. Son poste se situe dans le rayon des produits frais et faits maisons. Chaque matin, elle doit préparer les sandwiches, les barquettes de charcuterie et les pizzas. Son temps est calculé, la pression est forte. Sans balance ni matériel de mesure, le poids standard des portions doit être respecté par estimation. Elle n’a reçu aucune formation pour utiliser les trancheuses à viande, elle n’a eu accès qu’à un classeur avec des règles d’utilisation vagues et fragmentaires. Elle s’est aperçue, plus tard, que la machine n’était jamais nettoyée correctement, que l’ordre des viandes à découper n’était pas respecté, et que des produits sur le point d’expirer, ou souillés pour quelque raison que ce soit, étaient utilisés indistinctement. Le gel hydroalcoolique manque. Les masques humides restent sur les visages irrités parfois 12h durant. Lors de l’une de nos conversations, elle concluait sa tirade par un explicite : « J’emmerde cet endroit putain, j’emmerde cet endroit. »

Nadia s’est rapidement mise à en parler avec ses collègues, et son avis semble partagé. « Tout le monde est au bord du burn out ». Les histoires jaillissent les unes après les autres. Abus de pouvoir, insultes, non-paiement des heures supplémentaires… tout le monde en a pris pour son grade. Le problème, me dit-elle, c’est qu’elle voit l’inconfort et la difficulté de ses collègues, jour après jour, et qu’elle trouve moyen de leur parler, de les écouter, de rassembler ces témoignages, pour qu’au final « tout le monde ferme sa gueule » quand il s’agit de faire remonter tout cela « plus haut ». Et la solitude, l’impasse se font ressentir d’autant plus fort que la majorité craignent pour leur job et donc préfèrent garder le silence lorsque que cela devient officiel, lorsque les démarches sont entreprises. Un jour, pourtant, les RH sont intervenues, alertées par Sonia, sa collègue, aujourd’hui sans-emploi. Nadia a d’ailleurs été surprise de leur présence, mais sur l’instant elle n’a, elle-même, pas osé aller les voir ni même compris la raison de leur présence. Mais quand « les autres » se dégonflent, quand les démarches « ne vont jamais plus loin que les pleurnicheries à la salle de pause », celleux qui agissent sont seul.e.x.s et leurs tentatives tombent à l’eau. Plus alarmant encore, après l’intervention silencieuse des Prud’hommes, le mot est passé à la nouvelle gérante qui n’a pas tardé à laisser entendre son point de vue sur la chose. Ses propos, aux relents de menace, résonnent comme une massue sur ses employé.e.x.s. « Celles qui appellent les Rh c’est des putes, une marche arrière est si vite arrivée. »           
La situation se dessine dans l’ignorance absolue des règles salariales et de respects des droits citoyens. Le dialogue direct avec celle qui hérite désormais d’un surnom qui consiste à contracter son nom avec le mot « pute » a très clairement affiché ses intentions, allant jusqu’à nier toute connaissance des CCT. Les tentatives pour interpeller d’autres membres de la direction se soldent, terriblement, par des refus de se positionner contre une collègue. La crispation s’installe, et le silence se fait de plus en plus pesant. Nadia dépose sa démission. Consternée, épuisée, lasse de cette situation et inquiète pour ses finances, elle envisage de se mettre à vendre de la drogue.

Alors qu’elle se pensait dans une impasse, le 25 mai, quelques employées dont Nadia et sa collègue Sonia, se retrouvent pour une réunion en présence d’un représentant syndical. C’est Sonia qui a tiré la sonnette d’alarme, mais c’est grâce aux contacts d’une militante féministe et syndicaliste qui travaillait dans un autre rayon qu’enfin la situation semble avancer. « La peur, dans le commerce de détail, c’est monnaie courante », nous explique-t-on. La réunion prend des allures de film d’espionnage. Sonia clame qu’elle ne craint pas le fait de témoigner à visage découvert « j’étais la tête à abattre, et ils m’ont fait tombée » lance-t-elle sur un ton entre la rage et le dépit. Le responsable syndical semble avoir une vaste expertise du terrain. Il expose sa stratégie qui consistera à cibler le personnel susceptible de témoigner et d’épaissir leur dossier, tout en évitant celleux qui auraient une proximité trop forte avec la gérante ou des aspirations à « grader ». Il ira au magasin avec plusieurs jeux d’habits afin de ne pas être repéré et transmettra sa carte discrètement aux allié.e.x.s potentiel.le.x.s de leur démarche. Il enjoint également les plaignantes à rédiger une lettre qui raconte leur expérience dans un format assez « trash » pour laisser percevoir leur indignation et leur épuisement tout en exposant sans concession les iniquités, les turpitudes et les attaques dont elles ont été les victimes. Nadia, tête basse, parle de mobbing et je me remémore les semaines de conversations enfumées, les messages Whatsapp, et la colère profonde qui en sortait. Ses collègues exposent leurs expériences. Ce qu’elles recherchent, ce sont des recoupements, les histoires dont les unes peuvent témoigner pour les autres, à la manière dont Nadia a entendu Sonia se faire menacer d’une « marche arrière si vite arrivée ». Pour qu’une histoire remonte, il faut qu’un tiers témoigne. Le retour de la victime seule ne porte que rarement ses fruits. Alors elles brassent leurs histoires et j’en reconnais bon nombre qui m’ont été narrées par Nadia. L’atmosphère est électrique, la responsable des caisses parle d’une jeune étudiante en situation de surdité partielle. La gérante lui aurait dit d’aller lui « coller un blâme » pour avoir dû faire répéter par trois fois une question à un client qui se serait énervé par la suite. Elle affirme qu’elle aurait envoyé « Madame » se faire voir car c’était « Dégueulasse ». Sonia et Nadia me lancent un regard en coin, plus tard j’apprendrai que le blâme, elle le lui a bel et bien collé et sans broncher. Mais les autres collègues ne s’appesantissent pas et se fixent sur leur objectif : « Il faut généraliser le problème, on va la faire péter au niveau national » annonce le responsable syndical, et pour cela, il faudra réunir le plus de personnes possibles. Une idée qui semble réjouir le groupe. Je regarde Nadia, elle semble satisfaite.

Yann Fanti