
Janvier 2021. Il y a quelque temps, l’une de mes connaissances enterrait son papa et a fait une annonce Facebook pour proposer aux volontaires de suivre l’événement, sur ZOOM. En présentiel, je n’y serais pas allée, mais là… j’ai hésité et puis je me suis connectée.
En premier plan, les bougies scintillent, elles entourent le cercueil, lui-même encerclé de fleurs, en haut, à gauche de l’écran, les trois enfants du défunt se tiennent la main et témoignent leur amour ; le son est mauvais, je ne comprends pas ce qu’ils disent. Je reconnais la croix de Montoie, je situe l’endroit où je me trouve. Une émotion violente me prend, je n’aime pas cette salle que je connais trop bien.
Je vois les autres connectés sur ZOOM, certains la caméra allumée, leur visage est entouré de solitude. Seuls chez eux, ils suivent respectueusement les témoignages d’amour que l’on perçoit à peine. Moi aussi, je suis seule, chez moi, caméra éteinte. J’entends les personnes proches de l’ordinateur à Montoie, sangloter, alors je sanglote aussi. Je ne sais pas trop pourquoi, par empathie certainement.
L’un des visages sur ZOOM disparait, il a éteint sa caméra. Pourquoi ? Je m’inquiète pour lui. Je me demande ce qu’il est devenu, s’il est seul. La cérémonie continue. Françoise, c’est le nom que ZOOM indique, n’a pas coupé son micro, elle se met à pleurer et elle dit « Mon Dieu ! mais c’est beaucoup trop dur ! » Elle ne sait pas que je l’entends, que nous l’entendons. Puis, elle commente la cérémonie. « C’est beau. Il y a de la musique, c’est triste, le son est mauvais, je reconnais la musique, mais je n’ai pas compris ce que les enfants ont dit. C’est beau cette église, comme ils ont mis le cercueil, les bougies… » je ne sais pas si elle parle seule. L’officiant vient sur le devant de cette scène, je me concentre pour tenter de comprendre ce qu’il dit. Françoise a toujours le micro allumé, elle crie « Non, mais si elles sont pas belles tu les jettes, je les ai achetées en action, oui oui, à la Migros ». On entend plus le prêtre, juste Françoise qui parle d’autre chose. Finalement les autres usagers de ZOOM lui diront en privé qu’il faut qu’elle coupe son micro.
C’est le moment des honneurs ; les inconnus masqués défilent sur une musique déchirante. Ils sont sortis de l’église, je suis sur ZOOM avec Françoise et l’inconnu qui a coupé sa caméra. Je vais me servir un verre de vin. Je sais que dans quelques instants la connexion entre nous sera rompue et que je devrais retourner à ma cuisine, nettoyer le merdier qu’on fait mes chats en grattant leur caisse. J’entends des pleurs, je ne sais pas si je dois éteindre, si je dois rester, je veux surtout rester discrète, car je ne suis pas sûre d’être légitime. La famille vient nous saluer, ce face-à-face est étrange et je n’ose pas allumer ma caméra, je ne suis pas la seule. La femme que je connais nous met face à la photo de son père, elle va bientôt devoir couper la diffusion, tout le monde se dit au revoir, je coupe avant la fin.
Anonyme