L’ethnographie a vocation à rencontrer un public […] je crois que des sciences sociales ouvertes sur le monde et sur celles et ceux qui l’habitent peuvent contribuer à transformer le regard, et ce non pas par l’imposition d’un discours savant, mais dans l’échange de savoirs différents : aussi modeste que soit leur influence, les sciences de la société ne peuvent pas ne pas interagir avec leur objet, et donc dans une certaine mesure le modifier.

(Fassin, 2020)

Il y a de nombreuses manières de pratiquer l’anthropologie, mais aussi de partager l’enquête. Pour cela le choix du public constitue une part importante de la recherche.

Dans ce sens, le projet (Un)essentialHumans relève de la sociologie publique, c’est-à-dire qu’il cherche à mettre en place une collaboration au sein d’un espace qui se situe hors du contexte académique avec des personnes issues de divers horizons.

Avec une optique d’éthique dans la rencontre avec l’Autre, il s’agit de ne pas considérer le public non universitaire uniquement comme un objet d’étude, mais comme un ou une partenaire ayant un droit de regard et une possibilité d’action sur notre enquête. C’est dans ce contexte que nous avons proposé à Prianka, une jeune femme tamoule vivant au nord du Sri Lanka, de la former à la prise de vidéo et aux techniques d’entretiens des sciences sociales. Ses interviews amènent un regard neuf sur notre enquête.

Prianka en train de filmer son village

De plus, nous avons organisé une conférence : Entre réalité et fiction : les défis du cinéma documentaire avec entrée libre. Bastien et Ariane ont ensuite adapté cette conférence pour des classes d’enfants et adolescents. Nous projetons également d’organiser encore des ateliers d’écriture créative en milieu carcéral des ateliers audiovisuels, des discussions/débats sur la question de l’essentiel et du non-essentiel. Tout cela nous permet de rencontrer le public et de l’intégrer au processus de réflexion. En plus de la création de cette collaboration de travail, nous souhaitons également que notre enquête apparaisse en libre accès, que ce soit aux membres du corps universitaire ou à un public externe. Le cœur de cette expérimentation d’anthropologie numérique se situe ainsi dans la création d’un espace, accessible et ouvert, dans lequel partager nos données brutes avec tous les individus potentiellement intéressés par notre sujet. Cette méthodologie n’aspire pas seulement à améliorer la scientificité de l’enquête à travers la démarche collaborative, conformément aux objectifs de la sociologie publique ; elle s’inscrit également dans une idéologie philosophique et politique.

Pour aller à la rencontre de ce public hors des murs de l’université, il était également nécessaire de penser le fond et la forme de notre contenu web. Pour Didier Fassin, « le premier processus [comme modalité de restitution de l’enquête anthropologique] correspond à la popularisation qui suppose de rendre la production ethnographique à la fois accessible et aimable. » (Fassin, 2020) Pour les non-initiés, la plupart des textes académiques sont au pire, ésotériques, au mieux, ennuyeux. La forme et le format sont alors essentiels à la démarche ; c’est eux qui permettront aux scientifiques d’établir un lien horizontal de compréhension mutuelle avec le monde qu’ils étudient en évitant l’entre-soi académique (pouvant parfois être perçu comme de l’arrogance intellectuelle).

Deuxièmement, Fassin propose un « processus de politisation » qui met en valeur la création de débats dans l’espace public et la collaboration avec des chercheur·e·s ou des milieux institutionnels (permettant à la sociologie de sortir de l’apathie analytique pour se transformer en énergie d’action). Ce deuxième point, qui permet à l’anthropologue de mettre activement ses compétences et la recherche au service de la communauté, nous semble essentiel. Dans ce sens, UnEH ne cache pas ses aspirations politiques, au contraire : notre attachement aux valeurs écologiques parsème le projet et nous avons utilisé nos aptitudes techniques pour soutenir certaines causes : nous avons des petits films pour défendre l’association GhettoJam et promouvoir l’objectif Désistance. Nous avons également profité d’une conférence pour réunir des fonds pour le Sri Lanka (qui ont servi entre autres à offrir des cours d’anglais à des enfants du village et à une aide directe pour certaines familles dans le besoin). Nous essayons également de permettre la mise en réseau des acteurs·ices qui pourraient être solidaires (ainsi, un projet d’atelier d’écriture sur soi est en train de se mettre en place entre Marie-Claire Cavin Piccard et les probationnaires que nous avons filmés).

Ce dernier point, spécifique à la démarche collaborative entreprise par UnEH, nous semble d’ailleurs particulièrement intéressant.

Avec ce procédé, la participation publique n’est plus seulement un moyen de persévérer dans notre enquête ; elle nous échappe et crée des mises en réseau d’entraide positive, que ce soit entre individus, au sein d’organisations ou d’associations. Par ailleurs, ces « réussites humanistes » viennent aussi nourrir notre question sur l’essentiel et le non essentiel et participent indirectement à notre enquête.

Ariane Mérillat


Fassin Didier, 2020. « L’ethnographie et ses publics. Entretien avec Didier Fassin », Terrains/Théories