
Photographie : Guillaume Perret
Premier confinement
Après un séjour de plusieurs années en Allemagne, mon ami et moi-même avons décidé de nous réinstaller en Suisse début 2020. En attendant de trouver un logement, nous nous sommes provisoirement installés chez nos parents respectifs. Je me suis retrouvée à Lausanne. Coup du sort, les parents de mon ami habitent à Thonon-les-Bains, en France voisine. Mon ami, qui est musicien de profession, entamait en mars 2020 une tournée de trois semaines qui devait l’emmener à Paris puis à différents endroits en Turquie. Il était sur le chemin pour Paris lorsque le confinement a été proclamé en France. Il a du rebrousser chemin pour Thonon-les-Bains, ne sachant pas jusqu’à la veille de son premier concert ce qu’il en serait. Et puis la décision est tombée : les frontières ferment, les ressortissants français travaillant en Suisse ne pourront s’y rendre que sur présentation d’une attestation. Possédant un passeport français et les concerts ayant été suspendus, mon ami n’avait plus de raison légale de se rendre en Suisse. De la même manière, étant propriétaire d’un passeport suisse et d’un passeport serbe, je n’avais aucun moyen légal de me rendre en France. Nous avons ainsi été contraints de rester dans nos pays respectifs et n’avons pas pu nous voir durant presque trois mois, à savoir de mi-mars à fin mai 2020.
De par la profession de mon ami, nous avions l’habitude d’être séparés une ou deux semaines de temps en temps.
Mais ce qui était le plus dur dans ce cas, c’était avant tout de ne pas connaître la date à laquelle nous pourrions nous revoir.
En effet, les mesures variant de semaine en semaine au gré des contaminations, aucune date n’est communiquée dans un premier temps.Nous avons ainsi décidé de ne pas nous laisser écraser par le sort et que la patience était le meilleur allié par les temps qui couraient.
Nous avons donc organisé des séances Zoom régulières et des « Skypéros » avec nos amis. J’ai également organisé un « Zoom-surprise » d’anniversaire pour mon ami, lors duquel j’avais convié une vingtaine de personnes. Durant cette période, j’ai été reconnaissante des avancées technologiques dont nous disposons, puisqu’elles offrent, à défaut d’autre chose, un moyen de se voir et de communiquer sans limite de temps et sans frais. En effet, ayant connu l’époque pré-Internet et pré-réseaux sociaux, je me souviens que, dans mon enfance puis lors mon adolescence, il était très compliqué de rester en contact avec certains membres de ma famille en Serbie. Il était bien sûr possible de téléphoner de temps à autre et de s’y rendre par avion, mais les appels téléphoniques aussi bien que les billets d’avion étaient à l’époque relativement onéreux. J’avais donc l’impression que les membres de ma famille se trouvaient dans un pays très lointain. Les séances par visioconférence ne peuvent pas remplacer la coprésence, cela est évident.
Après plusieurs semaines de confinement, cela devenait plus pénible qu’autre chose de ne pouvoir communiquer que de cette manière. Mais dans notre malheur je trouvais malgré tout que nous avions beaucoup de chance. Nous avons également dégoté un site de jeux de société en ligne autour duquel nous pouvions nous réunir avec nos amis. Cela a contribué à enrichir un peu la situation d’isolement en amenant un aspect ludique.
Nous avons également décidé de mettre ce temps à disposition pour nous dédier entièrement à nos activités respectives. J’ai enfin pu me consacrer pleinement et sans scrupules aucuns à des activités qui me passionnent et pour lesquelles je ne dispose en quotidien ordinaire quasiment jamais le temps adéquat que je souhaiterais leur consacrer : lire, dessiner et peindre, écrire, visionner des films ou apprendre des langues.
J’ai parfois peint entre sept à neuf heures par jour durant plusieurs semaines, chose qui eut pratiquement été impossible en toute autre circonstance.
Depuis lors, je me consacre à cette activité quasi quotidiennement et elle a pris une place importante dans ma vie. Je me demande encore si cela aurait été le cas autrement qu’en de telles circonstances, si je n’avais pas été forcée de trouver des occupations domestiques et eu du temps en abondance pour m’y adonner.
En parallèle, l’ambiance « confinement », et plus généralement la mise à l’arrêt de la machine du quotidien, m’ont donné envie de me remémorer des souvenirs et de retrouver des sensations oubliées du passé ; j’ai renoué avec certaines activités que je n’avais plus pratiquées depuis longtemps, repris contact avec certaines personnes avec lesquelles le lien s’était affaibli, feuilleté les albums photo de famille et ai visité des endroits auxquels je ne m’étais pas rendue depuis longtemps (dans les limites de ce qui était légalement faisable).Mon ami s’est retrouvé au chômage technique a par conséquent eu a disposition beaucoup de temps pour se consacrer à des activités personnelles. En plus de l’intensification de la pratique de son instrument, il s’est notamment initié à la photographie et à la vidéo, si bien qu’aujourd’hui il produit des vidéos pour des commissions rémunérées.
Fin mai 2020, la loi sur la circulation s’est assouplie et j’ai pu me rendre en bateau de l’autre côté du lac, où j’ai séjourné trois semaines dans la maison de campagne de mon ami. Aujourd’hui, nous partageons un logement à Lausanne et nous remémorons cette période avec humour. Mon ami a néanmoins rapidement entrepris des démarches pour obtenir un permis de travail en Suisse afin de pouvoir y travailler et s’y établir de manière plus sereine. Au bout du compte, je peux dire que j’ai malgré tout très bien vécu le premier confinement, bien que la distanciation avec mon ami ait été très désagréable. Nous n’avons pas vraiment eu d’autre choix que de prendre notre mal en patience et avons, en quelques sortes, su tourner cette situation à notre avantage. Je pense en effet que cette période hors du commun m’a permis de m’investir dans certaines activités que je n’aurais peut-être jamais eu l’occasion d’entamer en d’autres circonstances. Je me suis également sentie très chanceuse de pouvoir côtoyer ma famille au quotidien.
Néanmoins, il a été intéressant de constater qu’en définitive, même en Occident, la libre circulation n’est jamais quelque chose d’acquis. Durant cette période, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à d’autres personnes qui ont peut-être du être séparés de leurs familles ou qui ont peut-être vécu des situations autrement plus compliquées ou douloureuses que la nôtre, qui, somme toute, restera un souvenir inédit à raconter à nos enfants.
Ivana Mikulic