
Photographie : Guillaume Perret
La crise du Covid, pour moi, ce fut la révélation de ce qu’une grande peur a comme pouvoir sur les âmes.
J’avais peur moi aussi, au début, comment aurait-il pu en être autrement ? Et puis j’ai lu dans le texte (en anglais) le premier rapport des épidémiologistes d’Imperial College London et tout d’un coup – c’était pendant le premier confinement – j’ai eu davantage peur du remède que du mal. Les mots employés, le ton du rapport me plongeait dans une dystopie que je ne pensais pas un jour vivre ailleurs que dans les romans. Le seul objectif de la vie, toujours dans ce premier rapport (qui a été heureusement été rééquilibré plus tard), était de faire le moins de morts possible par Covid. Tout y était préconisé pour parvenir à ce seul résultat, la vie entière devait se plier à cela : la lutte contre le Covid. C’est en se fondant sur ce rapport qu’ont été prises en Europe les décisions de confiner.
Je ne peux même pas décrire le choc que m’a fait, et que me fait toujours, ce constat : un totalitarisme, s’il est porté par une peur à laquelle on adhère peut se mettre en place rapidement.
On n’est pas allé jusqu’au totalitarisme en Europe, mais de mon vivant (j’ai cinquante et un ans), on ne s’en est jamais autant approché. Tous les ingrédients étaient là… heureusement, nous n’avons pas basculé, mais dans certains pays, ça n’est parfois pas passé loin. En quelques jours, j’ai eu l’impression de basculer dans de la science-fiction. Je n’ai jamais douté de l’existence de ce virus, jamais douté des chiffres que je lisais (bien que parfois de l’interprétation qui en était faite), je n’ai jamais douté qu’un vaccin pourrait aider, mais j’ai beaucoup douté du bien-fondé de conditionner notre vie entière à cette lutte.
J’ai très mal vécu le confinement, non pas tant parce que personnellement j’en souffrais, mais par ce qu’intellectuellement il portait en lui, et de ce qu’il disait de l’âme humaine. Les voisins qui se dénoncent, la police, le kilomètre auquel se restreindre, les hélicoptères au-dessus de l’océan où je vis pour s’assurer que les plages restent désertes, l’obéissance à des règles bêtes et les petits arrangements hypocrites avec ces règles parfois chez ceux-là mêmes qui les avaient mises en place, la surmédiatisation des épidémiologistes et autres virologues ravis de tant de lumière, les médias jouant sur tous les ressorts de la peur… une belle boite de pétri de nos petitesses, ces confinements et autres couvre-feux.
Je suis encore en colère de ce qu’on a fait subir aux jeunes pour éviter un « surcroit de mortalité ».
Et encore aujourd’hui, quand j’entends « les jeunes ont souffert du Covid » je bous intérieurement, car ce n’est pas du Covid qu’ils ont souffert, les jeunes, mais de la réponse que la société a décidé d’y donner.
J’ai beaucoup réfléchi au binôme liberté et sécurité, passé beaucoup trop de temps à lire articles de presse et débats sur les réseaux sociaux. Je sais que nous revivrons tout cela. Avec l’obsession statistique et les outils de surveillance, nous entrons en toute conscience et volontairement dans une ère du totalitarisme doux… Le Covid est une répétition générale du pire qui passera pour le meilleur, nous avons vécu le premier jet d’un épisode de Black Mirror sans que grand-monde ne moufte. Et nous considérons aujourd’hui les confinements comme un aléa de la vie. Pour le bien de l’humanité. La peur de la mort sera toujours plus forte que tout. Or, pourquoi ne serait-il pas moins égoïste d’accepter de risquer de mourir afin que les autres vivent libres plutôt que de vouloir s’enfermer chez soi et enfermer les autres pour éviter ce risque, qui, dans le cas du Covid, n’est qu’un parmi de nombreux autres risques ?
On prend aujourd’hui la vie longue comme un dû (moi, comme les autres), mais est-ce bien raisonnable ?
J’ai passé le Covid à me poser ces questions. Je n’ai aucun espoir que mon message soit compris et je connais par cœur les arguments qu’on y opposera pour invalider les miens.
Nous avons partagé ce témoignage depuis le site Ad Memoriam