Clémence Mermet. Photos © Guillaume Perret

Photographie : Guillaume Perret (Portrait de Clémence Mermet)

Assise dans mon bureau, j’essaie de me concentrer sur les dossiers de mes malades. Le confinement a commencé une semaine plus tôt dans le Haut-Rhin, le silence et le vide m’accompagnent chaque jour sur mon trajet jusqu’à l’hôpital, sur les routes, l’autoroute, dans les villes que je traverse. A l’hôpital, il n’y a plus de silence : les hélicoptères vont et viennent en un ballet incessant et angoissant pour évacuer les malades que nous ne pouvons plus soigner sur place. Ils sont devenus trop nombreux, notre structure est débordée, on nous a promis l’aide de l’armée mais pas avant le semaine suivante. Chaque hélicoptère qui s’envole est un malade qui a besoin de réanimation. Cela ne s’arrête plus, dès que l’un décolle, le suivant se pose, c’est sans fin, cela dure tout l’après-midi et continue lorsque je quitte mon service.

Combien de fois ? Combien de choix ? Combien de résignations pour les plus fragiles ?

Les urgences ont besoin d’aide, je me porte volontaire, la peur au ventre, pas pour moi mais pour ma famille à qui je ne veux pas ramener cette maladie, ce virus. L’accueil est restreint à ceux qui vont vraiment mal, les paumés et les malades qui décompensent leurs problèmes d’addiction. On vient me chercher pour un avis sur la peau, c’est un gros traumatisme du bras avec une entaille profonde, il faut un chirurgien. Ailleurs, elle est attachée sur un brancard pour intoxication éthylique car elle pourrait tomber, la chemise lui couvre à peine le slip, elle s’agite, elle veut juste uriner ! Je m’insurge, on la détache et lui donne un bassin. Je demande un matelas posé sur le sol, pour qu’on ne lui remette pas d’entraves. Lui, voudrait juste parler, il s’est bourré car se sent seul et supporte mal de rester cloîtré avec son angoisse comme unique compagnie. Je n’ai pas le temps de l’écouter, de lui parler, de le rassurer… trop de travail de monde, de paperasse et d’informatique qui déconne. Oui, on s’en est sorti, on a « fait le job » mais à quel prix ? C’était dur, trop dur, on était pas prêts et je ne sais pas si on le sera la prochaine fois. Il ne faudra pas oublier en se disant que c’est passé. Il faut se préparer pour être meilleurs la prochaine fois et surtout rester humain.

Nous avons partagé ce témoignage depuis le site Ad Memoriam