Photographie : Guillaume Perret

Cher Copain Monstre, 

Si tu voyais ce qui se passe ici ! Si tu avais horreur de devoir faire des bisous, et bien c’est fini ! On n’a plus le droit de se toucher ! Pas d’embrassade ! On ne se serre même plus la main ! Tu serais content ! C’est quand même un peu exagéré, car c’est bien vu maintenant de changer de trottoir quand on croise quelqu’un ! Il faudrait que nous expliquions aux adultes que ce n’est pas poli, et qu’ils ne savent pas ce qu’ils veulent à la fin ! Rémi ne comprend rien aux adultes non plus : dans son collège, il n’avait pas le droit de mettre un bonnet en hiver, un chapeau en été, ou une capuche par temps de pluie ! Les profs voulaient voir son visage ! Eh bien maintenant, à l’école, on lui demande de se masquer comme un brigand ! On ne veut plus voir ni sa bouche ni son nez ! Tout le monde est devenu voleur ici ! On ne voit plus que les yeux ! Et même, avec le soleil, on ne voit plus rien parce que, au-dessus du masque, il y a des lunettes de soleil ! Bizarre ! Même les vieilles personnes se sont prises au jeu ! Ce sont les plus cachées, parce que les jeunes, eux, ils laissent tomber leur masque sur le menton. Et les barbus n’en parlons-pas ! Imagine un petit masque carré au milieu d’une barbe ébouriffée ! Ça leur donne un air bizarre, un peu ridicule ! Ils croient que leur barbe est cachée alors qu’on ne voit qu’elle, comme les petits dans la cour qui jouent à cache-cache et qui croient que personne ne les voit derrière leur poteau ! Il y a aussi certaines personnes qui ressemblent à des astronautes avec une visière en plastique sur la tête ! En général, elles ont aussi des gants en plastique. On se sent extra-terrestre ! 

Toi qui avais la manie de dessiner des traits par terre pour jouer à la marelle ou au ballon prisonnier, figure-toi que tout le monde s’y met maintenant : devant la boulangerie, devant l’école, dans les supermarchés ! Mais personne ne joue ni ne saute. C’est pour ranger tout le monde dans la file d’attente ! Un peu comme à l’école, sauf qu’on ne se donne pas la main ! Par contre, pauvre Copain Monstre, grand gourmand comme tu es, tu serais bien malheureux ! Toi qui adores la bonne odeur des croissants et des pains au chocolat dans la boulangerie ! Maintenant, quand tu y entres, ça sent le désinfectant ! Pouah ! Ça ne donne plus envie du tout d’acheter une viennoiserie, ça ne fait pas du tout saliver, surtout que la boulangère est transformée en poisson dans un bocal ! Elle est derrière du plastique et du plexiglas qui recouvre tout le magasin ! Et pour prendre la monnaie, elle enfile des gants ! Elle plonge ses mains dans une solution alcoolisée qui n’a rien du bon sucre et de la bonne farine ! 

Et je ne comprends pas pourquoi, alors qu’il fait si beau et que c’est le printemps chez nous, on n’a pas eu le droit de regarder les fleurs dans les parcs ! Les Iris sont passées comme ça, toutes seules, au Parc Floral, sans personne pour les féliciter de leurs belles robes ! 

On n’a pas non plus le droit de jouer ! Chaque petit toboggan, chaque structure est entouré de barrières et de ruban ! C’est écrit « Covid-19 » sur les panneaux ! Et pendant 2 mois, on nous a demandé de rester dans la maison, de ne pas voir les copains, de ne pas faire de sport, on avait juste le droit à la même promenade que les chiens en laisse, autour de la maison, pendant une heure. On n’avait pas de laisse, mais nous ne devions pas quitter d’une semelle notre maman ou notre papa. C’était rigolo de croiser des petits groupes de famille en promenade, bien sages, les uns à côté des autres, grands et petits. 

Et dans tout cela, tu sais le plus incroyable ? On nous a interdit d’aller à l’école ! Même dans mes rêves les plus fous c’était impossible ! On a fait la fête quand papa et maman nous l’on dit un matin. Mais quand même, les profs auraient pu se passer de nous envoyer du travail à la maison. C’était bizarre de travailler chez soi. Nos pauvres imprimantes ont chauffé pour imprimer tout ce que nous envoyaient nos maîtresses tous les jours ! Maintenant, on peut retourner à l’école, juste un peu. Papa a commandé un thermomètre pistolet parce qu’on a le droit d’y aller que si on a moins de 37.8° de température. C’est facile à dépasser avec notre vieux thermomètre, il suffit de le mettre un peu au soleil de l’été ! La maîtresse nous attend avec un flacon de solution hydroalcoolique, elle nous en distribue à chacun quand nous arrivons, et quand nous repartons. Moi, je préfèrerai qu’elle nous distribue des bonbons, décidément, les grands ne comprennent rien aux enfants ! Mais je ne lui dis pas, je ne veux pas lui faire de peine, elle est si gentille ! 

Pour ne pas nous fatiguer, nous n’allons à l’école qu’une semaine sur deux, et pour ne pas se faire embêter par les camarades, on a le droit à une grande table double pour soi tout seul ! Mais pourquoi faut-il que la maîtresse ait aussi un masque ? C’est comme de mettre sa main devant la bouche pour parler en secret à quelqu’un ! Pourtant, elle ne nous raconte rien de secret, rien de bien palpitant alors que son air d’espionne nous prépare à de grandes aventures ! 

Miriam et moi, à l’école, nous avons des « parents spéciaux ». Miriam explique qu’ils sont utiles, et que d’autres parents ne sont pas utiles, alors ils peuvent garder leurs enfants à la maison. Cela veut dire que l’on vient même les semaines où il n’y a pas école pour notre groupe ! Je ne sais pas si c’est une chance ? Ces semaines-là, elle nous installe sur des petites tables sur le côté de la classe, et nous avons le droit de ne pas écouter le cours. Il faut dire que c’est le même que la semaine précédente. Elle nous donne des occupations, à faire tout seuls, comme des grands. Par contre, nous n’échappons pas au lavage de main 7 fois dans la journée ni au repas froid dans la classe, pris chacun sur son bureau. C’est un animateur qui vient manger avec nous. Il nous met de la musique sur son smartphone. Côté menu, c’est facile, c’est un peu toujours pareil : chips, jambon avec ketchup ou mayonnaise, pain, compote, gâteaux secs. Chez nous, on n’a plus le droit de prêter ses affaires aux camarades. Au collège de Rémi, ils ont le droit, mais le pauvre crayon de papier arrive tout mouillé de solution alcoolisée dans la main du camarade, et au retour, il doit subir la même douche ! 

Dans la cour, il y a des barrières aussi, pour ne pas mélanger les classes. On n’a pas le droit de courir et de s’attraper comme avant. On peut jouer tout seul, ou à 1 2 3 soleil. Si on fait un centimètre de trop vers l’autre, on se fait gronder. Ce qui est nouveau et sympa, c’est que nous avons le droit de dessiner par terre avec des craies. Sinon, ici, j’espère que le mal ne vous a pas atteint, et que la commande de tyroliennes, de hamacs, de bombes à eau, et de bonbons vous est bien arrivée. Au cas où le coronavirus entre chez vous, sur la planète Miraqulos, faites un bouclier magique, demandez à Merlin ou à Morgane de vous aider. 

Aussi je vous envoie des caisses de solution hydroalcoolique, mais chuuut, ne le dites à aucun humain, sinon, ils essaieraient de les voler. Dis au revoir à tout le monde ! 

Nous avons partagé ce témoignage depuis le site Ad Memoriam