
Quand j’étais petite, Maman partait travailler et mes grands-parents s’occupaient de moi toute la semaine. J’ai été bichonnée et chouchoutée. Leur seule petite fille : une vraie vie de princesse. Mais j’étais surtout la petite fille à son Grand-Papa, « Grand-Papa par-ci », « Grand-Papa par-là », « moi je veux aller avec Grand-Papa »…
Quelle petite fille ingrate… Grand-Maman, elle était plus réservée. C’était une femme des années 50 qui dépendait financièrement de son mari, qui m’expliquait qu’une épouse doit rester soumise à son homme. Elle n’a pas fait d’études, seulement l’école ménagère. Elle m’a emmenée à la montagne, elle m’a appris à lire, à repasser, à faire des gâteaux.
Je me souviens de cette phrase que je disais parfois : « quand je serais grande, je serais femme au foyer comme Grand-Maman. » Si mes rêves ont changé, mon affection n’a fait que croître avec le temps.
Elle est restée dans l’ombre toute une vie à s’occuper de sa belle-mère pour lui éviter l’EMS, de ses enfants, puis de sa petite fille. Une femme du care, comme beaucoup d’autres ; c’est-à-dire, une femme qui prend soin de ceux qui l’entourent, sans jamais rien demander en retour. Elle ne criait pas, ne grondait presque jamais. Elle récupérait toujours les sachets de sucre et les crèmes du café, car « il n’y a pas de petites économies ». Sa gestion du foyer passait par l’épargne et la modération. Elle récupérait des pièces de 10 ou 20 centimes, qu’elle mettait dans des « rouleaux ». Quand elle arrivait à 20 CHF, elle me les donnait avec cette autorité qu’il ne fallait pas contrarier.
Son métier, c’était de s’occuper des autres ; elle n’a jamais pris de vacances pour ça.
Il y a deux ans, Grand-Papa décède du Covid.
L’urgence de la situation – il faut rapidement trouver un lieu de vie à cette femme sénile qui sombre dans l’oubli de ces proches – fait rapidement place à une lutte acharnée qui s’étendra sur presque deux ans.
Mon premier combat : voir ma grand-maman (ou plutôt qu’elle me « voie »).
Les mesures Covid limitent régulièrement les visiteurs. Parfois, je peux la visiter en respectant une distance de deux mètres avec mon masque. Elle s’énerve, ne comprend pas qui elle a en face d’elle. Je baisse alors un peu mon masque, dès que les infirmières ont le dos tourné.
« Ah c’est toi ! ». Je souris. Je connais ce « c’est toi ! ». L’esprit de Grand-Maman a produit une étincelle dans l’obscurité de sa mémoire. Sa petite fille… non, ça, elle ne s’en rappellera jamais. Sa nièce peut-être, sa fille, c’est flou… mais « c’est moi », un visage familier et aimé. Elle m’a toujours adoré et sans savoir qui je suis exactement, elle se ravit que ce nez, ce menton, ces yeux et ces pommettes avec une fossette, qui lui évoquent un souvenir heureux, se pointent deux fois par mois, face à elle. Elle papote alors avec joie.
Parfois, elle a un sourire en coin, dit à l’infirmière qu’elle a un « gros cul ». Elle éclate de rire, puis me re-re-raconte à quel point elle aimait faire des galipettes à la montagne avec Grand-Papa. Cela me fait sourire. La vieillesse, la sénilité et le manque de filtres qui les accompagnent ont quelque chose d’amusant. Plutôt que de pleurer le fait que Grand-Maman ne sait plus comment je m’appelle, je rigole avec elle de cette nouvelle audace à dire ce qui est interdit. Parfois elle s’arrête, interloquée : « mais pourquoi je dis ça moi, ça se fait pas ». Je me fige avec la peur qu’elle ne souffre de se voir ainsi changée et puis elle me jette un : « ohhh pis bah ! tant pis, on s’en fout ». Soulagement. On continue de se rattraper sur la rigueur des années 50 et de dire tout ce qui se dit pas.
Ma première tristesse : quand Grand-Maman arrête de dire « ses cochonneries »,
Après quelques semaines passées dans son EMS, je constate un changement brutal : Grand-Maman ne raconte plus ses galipettes avec Grand-Papa. C’est là que ça commence à m’atteindre et que cela devient difficile de rire. On m’explique que Grand-Maman était un peu trop vive dans sa façon d’être et ses propos, que les médicaments favoriseront son bien-être… Je me rappelle ce jour où j’arrive dans sa chambre. Elle est là, le regard vide, en train de regarder une télé éteinte. Son visage qui tourne vers moi au ralenti, l’absence d’étincelles…
Mon deuxième combat : faire reconnaître son droit à mourir dignement.
Elle a vécu toute sa vie dans le Canton de Vaud avec mon grand-papa. Il y a seulement quelques années (fin 2017), ils ont déménagé ; sur un coup de tête, mon grand-papa l’embarque en Valais. Ils aiment tellement la montagne qu’ils rêvent d’une retraite main dans la main dans ces paysages merveilleux. Le rêve est de courte durée, Grand-Papa meurt du Covid.
J’essaie de ramener Grand-Maman dans un EMS vaudois pour m’occuper d’elle. De plus, cela permettra à ses amis (des personnes âgées qui ne peuvent pas faire de longs trajets) de venir la visiter.
Après quelques mois de démarches épuisantes, je découvre avec stupeur les limites du système fédéraliste. Le verdict est tombé : la peine de Grand-Maman est le Valais à perpétuité. Il n’existe aucun moyen de la ramener auprès de sa famille, elle mourra seule, dans ce canton où elle ne connait personne.
Je réalise alors que je ne suis pas d’accord avec notre façon de traiter nos petits vieux. C’est le problème du temps, toujours le temps ; je n’ai pas le temps de voir Grand-Maman, je n’ai pas le temps de m’occuper de Grand-Maman. Et tout le travail que j’effectue, toutes les activités que je programme pour oublier ma culpabilité, m’entraine inexorablement vers cette même situation : mourir seule, loin de ceux qui n’ont pas le temps. Et puis on n’a pas assez d’argent, on n’a pas « les moyens » de s’occuper de Grand-Maman qui raconte « ses cochonneries », on n’a pas les moyens de la ramener sur Vaud par ce que ce canton est trop cher.
Je déteste ces médicaments, l’argent et je déteste ne pas avoir le temps. On ne peut pas arrêter de vieillir, mais on peut se rebeller, se révolter et envoyer valdinguer ce régime économique frelaté et oppresseur de nos existences.
« Toute l’histoire de la souffrance crie vengeance et appelle récit. » dit Ricoeur. J’aime bien cette citation ; l’histoire de Grand-Maman c’est une goutte d’eau en plus pour faire pencher la balance en faveur de l’humanisme. Par ce que j’aimerais bien qu’on la gagne, cette bataille contre le capitalisme.
Alors j’ai réalisé un petit film et un site pour raconter notre histoire, pour qu’on n’oublie pas Grand-Maman.
« La crise sanitaire liée à la pandémie de Covid-19 a révélé l’importance du contact social dans la conscience collective et a mis en lumière l’isolement social et la solitude (ISS) des personnes âgées.
Les mesures sanitaires (quarantaine, confinement, distanciation sociale et restriction des visites) prises depuis février 2020 ont modifié les relations sociales interindividuelles et intergénérationnelles, fragilisant en particulier le tissu social de la population plus âgée. Or, il est estimé que presque la moitié des personnes âgées de plus de 60 ans sont à risque d’isolement social et un tiers à risque de se sentir seules.
On distingue habituellement l’isolement social de la solitude et d’autres concepts plus récents, tels que la fragilité sociale.

Vu le risque accru d’ISS en cette période de pandémie, cette problématique est plus que jamais au centre de l’attention. » (Revmed.ch)