Sita est une femme tamoule de 56 ans. Elle vit dans un village au nord du Sri Lanka où son quotidien est rythmé par le travail et les prières au temple. Sous le regard des dieux, au milieu des jardins de cocotiers, la vie n’est pas toujours facile. Les femmes sans mari vivent dans la précarité et la peur de manquer de nourriture pour elles et leurs enfants. Dans un contexte où les prestations sociales manquent, les liens familiaux et le contact avec les voisins sont essentiels. La télévision représente aussi une porte vers le monde de l’imaginaire et de la rêverie. En regardant des vieux films, Sita a appris à chanter et à danser, c’est ce passe-temps qui lui permet de se sentir bien même quand la vie est dure.

La maison de Sita

Voici l’entretien que Prianka a eu avec Sita (de légères modification ont été effectuées sur la version originale afin de faciliter la fluidité de la lecture) :

Parle-moi de ta famille

J’ai deux enfants : un garçon et une fille. Je me suis mariée à 15 ans. Mon mari m’a quitté (Sita est soucieuse quand elle évoque ce moment) il y a 30 ans, depuis je me suis occupée seule de mes deux enfants.

Comment cela se passe-t-il au niveau de ton travail ?

J’ai travaillé pour la Municipalité pendant 25 ans, maintenant je suis à la retraite. Pour aller travailler, j’avais l’habitude de prendre le bus le matin et l’après-midi quand je revenais.

Depuis que tu ne travailles plus, touches-tu une pension?

Non, cela fait trois mois que j’ai postulé mais je ne l’ai toujours pas et c’est difficile d’avoir de la nourriture.

Avais-tu un travail pendant la période du corona et du couvre-feu ? Es-tu allée au travail ?

Oui il y avait du travail, nous étions obligés d’aller travailler. Si nous n’allions pas travailler, ils nous licenciaient et puis il faut deux ou trois ans pour retrouver un emploi (elle le dit avec une pointe de colère).

Ton salaire te suffisait-il ?

Non, ce n’est pas assez… que puis-je faire ? (la préoccupation et l’angoisse sont présentes dans sa voix).

Tu as dit que tu as deux enfants et qu’ils sont mariés ? Es-tu pris en charge par eux ?

Oui ils sont mariés. Quand j’ai faim, je vais chez l’un d’eux et je demande de la nourriture mais le mari de ma fille a de la peine à obtenir un emploi. Que puis-je faire ? Manger avec eux, manger le peu qu’ils gagnent ? … Penser à eux m’inquiète aussi. Je pense à l’enfant de ma fille qui n’est pas bien nourri depuis sa naissance. S’il y a le corona, c’est difficile pour nous, s’il n’y a pas le corona c’est difficile pour nous ! (Elle s’exprime avec colère).

[En ce moment, la fille de Sita est à la maison, elle a eu une césarienne pour son dernier enfant, sa mère s’occupe donc des corvées ménagères.]

Sita est en train de cuisiner

Alors, qu’y a-t-il pour le dîner ?

Je ne sais pas quoi manger le soir, c’est ma fille qui doit décider.

[Pendant que nous parlons, le courant s’éteint, Sita soupire…]

As-tu trouvé que quelque chose était particulièrement difficile pendant la période du Corona et du confinement ?

Oui pendant le confinement je n’allais pas toujours travailler parfois j’étais enfermée à la maison.

Parfois, j’allais au travail mais je n’interagissais avec personne, je ne mangeais pas sur place. Je marchais – car je ne voulais pas prendre le bus – et je rentrais à la maison seule. Je ne cuisinais qu’une fois rentrée. J’ai mal supporté le confinement car je n’avais pas d’argent donc j’avais vraiment du mal avec la nourriture. Je ne pouvais pas manger de la bonne nourriture (Sita est anxieuse). Ce fut un grand soulagement quand le confinement a cessé petit à petit. Mais le confinement, à cette époque, était un avantage d’une certaine manière. C’est une maladie qui peut se propager rapidement d’une personne à une autre. Si j’attrapais cette maladie pendant que je sortais, quand je rentrais chez moi, la maladie allait affecter les gens à la maison. J’ai aussi un enfant à la maison, l’enfant de ma fille, alors il faut penser à sa sécurité.

Qu’est-ce qui t’as manqué pendant le confinement ?

Je n’avais aucun loisir alors je m’ennuyais beaucoup à la maison. Sortir et travailler permet de garder vos mains et vos pieds actifs. S’ils sont paralysés à l’intérieur de la maison, la déprime s’installe. Je parlais quand même aux voisins et avec quelques personnes même si j’étais enfermée à l’intérieur de la maison. Mais, lorsque je leur parlais, je me tenais loin et je portais un masque.

Je t’ai filmée deux ou trois fois. Quand je vois ton histoire, je comprends à quel point tu es blessée et combien tu as souffert. As-tu une manière de soulager l’anxiété ?

Oui, si mes voisins jouent une chanson chez eux, je danse pour me divertir. Quand j’ai des soucis, je danse et cela me permet de m’en débarrasser. J’ai appris en regardant des films ; je les regardais pour voir comment ils dansent et j’imitais les pas. J’aime regarder les vieux films, comme ceux avec MGR Saroja Devi et KR Vijaya

Quand j’étais jeune je dansais pour m’amuser, aujourd’hui c’est un passe-temps qui me permet de me libérer de mes soucis.

Dans la culture tamoule, le mari peut interdire à sa femme de danser ou de chanter. Maintenant, vous avez dit que vous n’aviez pas de mari. Vous autorisait-il à chanter et danser à l’époque où vous étiez ensemble ?

Même quand il était là, je dansais et chantais pour me divertir. Quand nous étions jeune, nous avions l’habitude de chanter dans la rue. Puis, quand nous arrivons à la puberté, nous dansons et chantons à l’intérieur de la maison.

Voulez-vous chanter une chanson?

Si tu me dis quelle chanson je peux te la chanter.

N’importe quelle chanson que tu aimes

[Elle frappe dans ses mains et chante.]

Ce portrait a été réalisé par Priyanka Kirushnakumar

Tous les noms propres et lieux mentionnés dans ce texte ont été modifiés afin de préserver une part d'anonymat.