Les rituels – massivement analysés en sciences sociales et dont la définition est l’objet de controverses – impliquent le plus souvent une immersion sensorielle dans un univers sonore, olfactif et visuel très prenant. Ils allient les mouvements réglés des corps à des sons, à des odeurs, généralement lors d’une manifestation publique. Les êtres qui participent à la chorégraphie rituelle, orchestrée selon une chronologie précise et située à un moment défini, mettent en place des réalités particulières, notamment des relations : entre eux mais aussi avec des entités non-humaines (dieux, esprits, ancêtres, animaux, objets, etc.). Les rituels permettent ainsi aux individus de reconduire les relations et les valeurs propres à leur culture d’appartenance et d’en maîtriser les règles. Ils leur permettent aussi d’être reconnus comme des membres compétents et respectueux de leur communauté, de trouver et de prouver leur place en son sein. Dans ce sens, les rituels doivent figurer dans notre recherche, même si c’est pour en constater la disparition. En effet, l’isolement forcé et donc l’interdiction des rites en co-présence ont fait violence à notre socialité.

Le rituel […] nous fait humains, porteurs de dignité, de fierté et de considération de soi et d’autrui, en nous offrant le cadre pour exister avec les autres d’une façon signifiante.

Claude-Marie Dupin

Thanusan a longuement prié les dieux pour que le mariage de sa sœur ait lieu. Quand le mariage a été programmé, il était temps pour lui de participer au rituel du Kavadi afin de remercier le Dieu Virabhadra d’avoir exaucé ses prières.

Thanusan a la bouche percée et des crochets dans le dos, il porte le kavadi sur sa tête

Priyanka, sa future femme, l’a interrogé sur ce rituel :

Je vais te poser quelques questions sur le Kavadi. Peux-tu y répondre?

Oui bien sûr.

Pourquoi as-tu fait le rituel du Kavadi ?

J’ai prié Dieu pour ma sœur. Le mariage de ma sœur a été reporté pour certaines raisons, j’ai promis à Virabhadra que si le mariage de ma sœur se passe bien, je me percerai le dos avec les crochets et prendrai le Kavadi sur la tête pour régler ma dette envers lui. (Le Kavadi est à la fois le nom du rituel et celui de l’objet qui est porté au-dessus de la tête)

Qu’as-tu ressenti quand tu as fait le Kavadi ?

C’était la première fois de ma vie que je participais au Kavadi. Comme c’était ma première expérience, j’étais effrayé depuis 2 ou 3 jours mais après avoir été percé par les crochets et avoir soulevé le Kavadi, je me suis débarrassé de cette peur et de cette nervosité.

Pourquoi faire ce rituel ?

C’est notre foi, la foi en notre religion, la foi que si nous faisons cela, les choses auxquelles nous pensons s’accompliront. Si cela est accompli, nous devons respecter notre dette envers le Dieu de cette manière.

Y a-t-il d’autres manières de remplir les dettes envers les dieux ?

Il existe de nombreux types de règlement de la dette. Chacun fera selon sa propre volonté. Certaines personnes font, comme moi, le kavadi. Certaines personnes font le Alagu Kuthuthal (se faire transpercer les joues), certaines personnes marchent sur le feu, certaines personnes portent le feu sur la tête (thee satti).

Photos trouvées sur Internet et transmises par Priyanka :

Qu’est-ce qui est accroché dans ton dos ?

Ils appellent ça un crochet. Il peut percer ton dos, tes bras ou les jambes du corps. Chacun choisi le nombre qu’il veut. J’ai eu 4 crochets dans le dos.

Photo prise par Priyanka : Thanusan a 4 crochets qui le retiennent dans le dos

Quand on te perce, en temps normal, ça fait mal, mais quand on le fait pour l’amour de Dieu, quand on le fait avec la foi en Dieu, la douleur est minime.

As-tu fait quelque chose de spécial avant de participer au rituel ?

Oui, généralement tout le monde ne mange que de la nourriture végétarienne pendant 10 jours après le début du festival du temple. Certaines personnes jeûnent en sautant des repas et en ne mangeant qu’un seul repas par jour. J’ai jeûné pendant 10 jours sans manger de viande et ne mangeant que des légumes, sauf le jour de Kavadi. Pour faire ce rituel, notre corps et notre âme doivent être purs. Si tel est le cas, la croyance est qu’il n’y aura pas de douleur lors de la piqûre du corps avec les crochets, si vous ne suivez pas ces choses, cela deviendra de mauvais augure.

Que portes-tu sur la tête en rouge ?

Cela s’appelle « Kavadi ». Il est fait de carton et décoré de plumes de paon et de fleurs. C’est important pour notre rituel, sans quoi nous ne pourrions pas faire le rituel. Il doit être soulevé sur la tête et nous devons danser avec. C’est notre tradition religieuse. Il pèse environ 18 à 20 kg. C’est lourd mais on ne connaît pas la difficulté à ce moment-là, tout est question de détermination et de foi.

Qui est la personne derrière qui te tient par des ficelles ?

Quand nous dansons, nous avons un autre partenaire pour nous remonter le moral et ne pas nous fatiguer, non seulement cela, mais si nous ne tirons pas sur le crochet dans notre dos, cela fait mal, donc si quelqu’un le tire, nous ne ressentons pas de douleur. S’évanouir en dansant cela serait de mauvaise augure alors une autre personne nous tire par derrière pour danser prudemment afin que nous ne nous évanouissions pas.

Ne ressens-tu pas de douleur lorsque tu es tiré par la ficelle avec les crochets ?

Non, si on ne le tire pas, on aura plus mal, si on le tire, la douleur diminue, c’est pour ça qu’on a besoin de quelqu’un pour nous soutenir à l’arrière.

Cette blessure a-t-elle guéri ? As-tu toujours mal ?

Cela fait un mois et demi que je l’ai fait. Maintenant, les blessures ont changé. Je ne ressens pas de douleur.

Ce portrait a été réalisé par Priyanka Kirushnakumar