Jean Rouch, filmant Jaguar, 1954

Si le cinéma n’est qu’une illusion, l’auteur vous garantit que cette illusion est ‘’ vraie ‘’.

De Sardan

On se souvient de Philippe Lejeune et de son travail sur le pacte autobiographique. Le chercheur a démontré que, concrètement, en littérature, aucune technique narrative, effet de style ou recherche grammaticale ne pouvait différencier l’autobiographie de la fiction (De Sardan). La différence qui les caractérise tient dans le lien que le lecteur créé avec l’auteur. La biographie met en scène la vie de celui-ci et conclut un pacte inconscient et indirect avec le lecteur : « je vous dis la vérité, je vous dis ma vérité. » Si une affaire quelconque venait à ressurgir et à réfuter une partie de l’œuvre, le pacte serait rompu et le lecteur éprouverait un sentiment de trahison. Un documentaire ethnographique correspond à un même système et implique un même pacte.

Des cadrages influencés par le regard du réalisateur, des individus qui jouent un rôle (que cela soit le leur ou celui d’un personnage), un montage qui permet de construire une narration, une bande sonore qui habille le film ; toutes les œuvres cinématographiques construisent de la fiction et le documentaire n’y échappe pas.

Mais alors, comment différencier une fiction hollywoodienne, d’un documentaire et un documentaire classique, d’un documentaire ethnographique ? Comme pour l’autobiographie, c’est le spectateur qui va sentir que l’intention du réalisateur est de se placer en médiateur entre la réalité qu’il a vécue et lui-même :

Les mensonges du langage cinématographique et du récit documentaire sont des médiations nécessaires entre deux vérités : la vérité perçue par le spectateur et la vérité de la situation de référence. Si les images sont « manipulées », elles n’ont pas été fabriquées de toutes pièces et elles « représentent » malgré tout le réel de référence, elles en gardent la trace.

De Sardan

Pour conserver cette trace du réel, certaines techniques cinématographiques sont nécessaires :

Une moindre intervention de techniques de réalisation « voyantes » (l’absence par exemple d’illustration sonore), un plus grand dépouillement, un montage plus lent sont autant d’effets techniques (car il s’agit bien d’effets techniques) qui accentuent le pacte [ethnographique].

De Sardan

Il est donc nécessaire pour l’ethnologue de ne pas succomber à la tentation du cinéma classique qui, pour rendre le visionnement fluide, use de stratégies immersives : le spectateur oublie qu’il est au cinéma, il se projette dans le film et perd son esprit critique, happé par le rythme des images. L’utilisation de la musique dans le cadre du film est un bon exemple de cette question délicate. Elle, qui semble si naturellement accompagner la démarche filmique, peut vite dénaturer la réalité. Jean Rouch en a fait les frais, alors qu’il succombe à la tentation « du western » en mettant en musique une chasse à l’hippopotame ; ce sont les chasseurs qu’il a filmé qui lui feront comprendre son erreur :  

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Nous avons retrouvé un extrait de cette chasse à l’hippopotame :

Pour voir le film en entier, Bataille sur le grand fleuve, cliquez ici

En plus de la technique, le pacte ethnographique se déploie à travers la manière dont le spectateur est amené à saisir la réalité de ceux qui sont filmés :

Il s’agirait alors de garantir au spectateur non seulement que ce qu’on lui montre est bien arrivé (vérité et crédibilité des images et des sons), mais encore qu’il accède à un niveau particulier de compréhension de ce qu’il voit, qui est proche des représentations et des logiques propres à ceux qu’il voit, et qu’il ouvre une fenêtre sur le « point de vue » des « indigènes ».

De Sardan

La garantie du respect des discours des personnes filmées peut prendre plusieurs formes. L’une d’elle est l’adresse directe de l’auteur·e au spectateur·ice.

Dans leur dernier film, Ariane et Bastien Mérillat ont ainsi proposé un texte introductif au documentaire qui servait justement à rassurer la personne qui visionne l’œuvre.

Jean Rouch introduit souvent ces films avec une explication de sa démarche et dans quelle mesure celle-ci implique les enquêté·e·s. Ces explications sont fondamentales pour que le spectateur puisse comprendre le contexte de production :

Un premier problème, crucial pour tout documentaire, mais encore plus aigu dès lors qu’un intérêt ethnographique se mêle à l’intérêt narratif, est la gestion des informations indispensables pour le spectateur. […] Le nombre de solutions est alors limité : soit cette information passe hors film, soit elle est incorporée au film sous forme écrite, soit elle lui est incorporée sous forme orale.

De Sardan

Voici l’introduction de Moi, un noir, qui permet à Rouch de donner toutes les informations pour comprendre le contexte social mais aussi le contexte de tournage :

Le pacte ethnographique est donc un élément essentiel à la démarche de réalisation du film ethnographique. Ici, nous n’avons que survolé ces questions que vous pouvez explorer plus en détail en lisant l’article de De Sardan. Il s’agira maintenant pour nous de choisir parmi ces multiples possibles comment nous allons introduire, présenter, filmer,… nos (un)essential humans.