Le concept de réflexivité permet de penser les problèmes de distanciation auxquels se heurte le chercheur lorsqu’il est confronté à un terrain qui lui est proche et familier. C’est une question d’éthique : comment se distancer d’un objet d’étude qui nous touche et auquel nous voulons apporter notre contribution? D’un objet qui, précisément, n’en est pas un puisqu’il renvoie à des pratiques familières et à des personnes auxquelles nous sommes attachés ?

En sciences sociales, la réflexion sur la distanciation du chercheur se base généralement sur le concept d’«objectivation», proposé par le sociologue Pierre Bourdieu. Le chercheur doit réfléchir les liens et les implications personnelles qui le relient à son objet d’étude et intégrer ces réflexions dans le déroulement de sa recherche. Il doit se dédoubler entre deux types de positionnements, celui de l’analyste distant et celui, engagé, de l’acteur social: le chercheur doit composer avec « son double ». Au-delà d’un retour réflexif sur la personne de l’ethnologue, la réflexivité est donc une méthode qui permet de remédier aux risques que les parti-pris subjectifs ou personnels des chercheurs feraient courir à la scientificité des sciences sociales. D’autres anthropologues vont plus loin. Pour eux, un regard neutre, un dédoublement est impossible. Loin d’avoir une position en surplomb ou une perspective externe, le chercheur entretient nécessairement une relation socialement déterminée avec celles et ceux qu’il étudie. Il doit sans cesse être attentif aux sentiments qui l’ont conduit à choisir tel ou tel objet d’analyse et prendre en compte les a priori qu’il a développés face à son terrain.

Sympathie ou antipathie envers les acteurs sociaux déterminent d’une certaine façon le travail de terrain et les analyses qui en résultent. C’est pourquoi elles doivent être prises en compte avec le plus grand sérieux. Si chaque enquêteur sait intimement que ce qu’il ressent sur le terrain affecte sa recherche, on ne lui apprend guère à intégrer cette dimension dans ses analyses. […] Le manque d’attention de l’enquêteur envers ses émotions le conduit finalement à être plus influencé par celles-ci que s’il en avait pleinement conscience.

(Ghasarian 1997 : 6)

Les émotions, sympathies et antipathies que les chercheurs nourrissent à l’égard des personnes qu’ils étudient ne sont pas forcément des obstacles à la recherche. Au contraire, elles peuvent rendre saillants des enjeux, des affects ou des dominations qu’un regard éloigné n’aurait pas été à même de percevoir. La réflexivité et l’auto-critique du chercheur lui permettent ainsi de penser les conditions même de production des connaissances. C’est bien pour cela que B.Malinowski commence Les Argonautes du Pacifique (1993) par une biographie personnelle ou que M.Leiris tient dans son journal de bord L’Afrique fantôme (1981) des propos très personnels. Comme le dit Pierre Bourdieu, qui a eu un impact considérable sur les sciences sociales, la réflexivité est essentielle à la scientificité de la discipline :

L’anthropologie ne peut s’accomplir comme science qu’à condition de prendre aussi pour objet les actes et les instruments de la pratique scientifique et, plus précisément, le rapport que le chercheur entretient avec son objet.

(Bourdieu 1980 : 7)

Dès lors, l’intégration des conditions de la recherche dans une étude est pour le sociologue inévitable car, comme l’exprime Bourdieu, « le progrès de la connaissance, dans le cas de la science sociale, suppose un progrès dans la connaissance des conditions de la connaissance. »


  • Bourdieu Pierre, 1980. Le sens pratique. Paris : Ed. de Minuit.
  • Cohen Patrice, 1999. Le chercheur et son double: réflexions de terrain à partir d’une recherche sur le vécu des jeunes face au sida à l’Île de la Réunion. Université de Rouen : Gris.
  • Ghasarian Christian, 2002. De l’ethnographie à l’anthropologie réflexive. Paris : Armand Colin.
  • Leiris Michel, 1981. L’Afrique fantôme. Paris : Gallimard.
  • Malinowski Bronislaw, 1993. Les argonautes du pacifique occidental. Paris : Gallimard.