
Un des risques auxquels se heurtent les chercheurs en sciences sociales est celui d’enfermer les personnes singulières, avec leurs émotions, leurs parcours de vie et leurs projets dans des catégorisations abstraites ou des cadres théoriques. Cette personne se sent mal dans son milieu professionnel ? C’est sans doute parce que son origine sociale et son éducation ne lui permettent pas de s’y adapter. Tel individu ne supporte pas les technologies d’interaction à distance ? C’est sans doute qu’il est technophobe. Une manière d’éviter de traiter ainsi les êtres comme des « non-personnes » est de s’intéresser à leurs expériences et à leurs émotions et de leur ouvrir un espace qui les invite à se raconter.
C’est ce que préconise, en sciences sociales, la méthode dite de « la Grounded Theory », élaborée dans les années 60 par Glaser et Strauss. Contrairement à une théorie abstraite, qui construit d’abord des hypothèses et les confronte ensuite à la réalité concrète, la Grounded Theory développe des idées en partant de l’observation de situations réelles. L’analyse conceptuelle et les expériences de vie se redéfinissent ainsi mutuellement, dans un esprit de respect et de collaboration. Concrètement, cela signifie que l’anthropologue ou le sociologue doit avant tout se laisser guider par ses enquêtés, qui deviennent les partenaires d’une enquête commune dont le cheminement n’est pas connu à l’avance. C’est grâce à une telle démarche que nous avons pu identifier, par-delà les différentes préoccupations exprimées par nos interviewés, tels que la crise économique, la perte du lien social, les inégalités sociales ou professionnelles, la liberté politique et le dérèglement climatique, la question de « l’essentialité ».
En effet, lorsque nous avons tenté, entre février et juin 2021, de recueillir de nouveaux témoignages sur les conséquences de la distanciation sociale, nous avons été pour la première fois confrontés à l’exaspération, voire à la colère des personnes que nous avions sollicitées. Il était temps, nous disaient-elles, d’oublier cette période obscure et déprimante et de « passer à autre chose ». Au départ, nous avons interprété ce besoin de silence et d’oubli comme la manifestation du traumatisme que la pandémie représente dans notre mémoire collective: il fallait mettre entre parenthèses ces mois d’incertitude et de « déliaison » et revenir à une « vie normale ». Bien que partiellement juste, cette interprétation était insuffisante. Comme nous l’a suggéré l’un de nos interlocuteurs, l’exaspération qui sous-tendait le refus de nous parler était également due au sentiment que nos questions, appropriées à la première année de la pandémie, étaient mal adaptées à leurs expériences et préoccupations actuelles. Leurs véritables préoccupations tournaient autour de la question « essentiel » vs « non essentiel » – une question qui, à leurs yeux, était dépréciée ou réduite au silence dans les sphères médiatiques, politiques et intellectuelles.
Glaser B.G et Strauss A. (1967). The discovery of grounded theory: strategies for qualitative research, Chicago, Aldine Publishing