
Être reconnu par les autres comme des personnes de valeur, comme des êtres uniques et irremplaçables dont les opinions, les émotions et les actions comptent, voilà qui est essentiel à notre identité.
C’est cette notion de « reconnaissance » que le philosophe allemand Axel Honneth place au centre de ses réflexions. A l’échelle individuelle, celle de l’estime de soi, comme à l’échelle collective, celle du respect des différents groupes sociaux, culturels et professionnels, elle est essentielle à toute vie en communauté. À l’inverse, le manque de reconnaissance entrave à la fois le développement moral de la personne et la possibilité d’une société juste. Dans nos sociétés, le travail est un des lieux fondamentaux de la reconnaissance et du respect de soi. Il remplit une fonction essentielle dans la constitution de notre identité : il représente une part de notre « être ». Pour Renault, cette dimension existentielle du travail est encore redoublée par le fait que les travailleurs et travailleuses ne sont pas seulement jugés sur leur seule force de travail; ils sont également jugés sur leur degré de « créativité et responsabilité ».
C’est dire si, lorsque notre activité professionnelle est jugée comme étant socialement et politiquement « non-essentielle », c’est le sentiment même de notre existence qui en ressort affecté. Comme le dit un dramaturge et metteur en scène :« J’ouvre ma tablette pour écouter les annonces du Conseil d’État vaudois et je découvre que je n’existe pas. Je n’existe plus. Mon travail n’a soudain plus d’utilité. Je peux aller prier, je peux aller m’agglutiner dans les magasins pour Noël, je peux aller skier, mais je n’ai pas le droit de travailler, de donner du sens à mon existence. » (Knobil, Co-vies20)
Étant donné l’importance de la reconnaissance dans le sentiment d’exister, il n’est guère étonnant que la plupart des luttes sociales soient, finalement, « des luttes pour la reconnaissance ». Comme le précise Honneth, au cœur de ces luttes se jouent des attentes d’estime sociale, les différents groupes s’efforçant « de valoriser les capacités liées à leur mode de vie particulier et de démontrer leur importance pour les fins communes ». La catégorisation des domaines d’activités comme étant « essentiel » ou « non-essentiel » a ainsi ouvert une brèche, sinon un conflit de légitimité, qui oppose la fierté et la peur des uns à l’indignation et au ressentiment des autres. Les décisions gouvernementales ont en effet suscité, chez les citoyens lésés de leur fonction sociale, un besoin de reconnaissance.
Heureusement, ce besoin de reconnaissance ne repose pas uniquement sur la « reconnaissance verticale » qui provient des institutions et, dans ce cas, de l’Etat. Il repose également sur la « reconnaissance horizontale» que les autres membres du corps social sont susceptibles d’accorder à leurs semblables. C’est bien cette reconnaissance sociale que de nombreux « essentiels » ont gagné pendant la pandémie. Des personnes dont le travail était invisible et peu valorisé, tels les livreurs/euses, les caissier/ères, les employé-e-s de la poste, etc. sont devenues indispensables à une population confinée à domicile. Ce sont ces « invisibles » que les mesures sanitaires ont revalorisés, ce dont les applaudissements et les chants sur les balcons au début du confinement ont spontanément témoignés. C’est finalement d’une telle reconnaissance « horizontale » dont parle Amanda, une maman de jour que nous avons interrogée pour notre enquête : « Quand la crise elle est arrivée, avec […] le moment du confinement, là du coup beaucoup de parents ont réalisé à quel point c’était harcelant et chiant de s’occuper d’enfants ».

La crise sanitaire permet ainsi de soulever la question de la valeur du travail.
Malheureusement, la reconnaissance émotionnelle et sociale de la valeur des soins et la prise de conscience collective des inégalités sociales et sanitaires, qui ont prévalu pendant les premières semaines du confinement, se sont rapidement estompées. Aussi importante soit-elle, la reconnaissance symbolique ne peut être maintenue sans être soutenue par d’autres moyens. L’inversion de la hiérarchie des professions ne peut être réalisée sans une rétribution durable, qu’il s’agisse d’une reconnaissance économique réelle, via une augmentation de salaire, ou une amélioration des conditions de travail.
Une reconnaissance à géométrie variable

Au-delà de la question de l’emploi, ce qui ressort de notre enquête est le malaise créé par la dimension arbitraire de certaines décisions du gouvernement. À la fin du printemps 2020, alors que la danse, synonyme de contacts physiques, est encore interdite, les salons érotiques rouvrent leurs portes. En décembre 2020, la musiques est proscrite des restaurants mais un DJ anime le Black Friday du grand magasin Metropole 2000 à Lausanne. Emilie*, employée dans un magasin de bricolage, exprime son désarroi par rapport à l’incohérence de la partition entre objets « essentiels » et « non-essentiels ». Face à un client qui voulait acheter des gants alors qu’ils étaient placés dans la zone « non essentielle », elle s’est sentie désarmée : « ce Monsieur avait des crevasses qui saignaient parce que son travail c’est de nettoyer les machines à traire et qu’il travaille tous les jours avec des acides pour faire l’entretien de ces machines. J’ai alors réalisé que les produits laitiers, considérés comme « essentiels », étaient accessibles mais si on remonte la chaîne, les gants pour que cet homme puisse faire son travail sont considérés comme « inessentiels ». Ça c’est pas normal ! »
