#humansofpandemics. MAI 2021. Le covid brille aussi parfois par son absence. Dans ce chez soi, celui de Sacha, il semble que le virus n’ait laissé aucune empreinte. Une chambre à soi, hors des bruits du monde, dans un lieu qui témoigne de la singularité de son habitant. Un lieu de résistance à l’omniprésence du coronavirus…
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Il est 15h. Nous sommes face à une jolie bicoque en bois. Nous oublions la ville. Qui grouille, à deux pas de là, pourtant. La musique se fait entendre depuis le pas de la porte. « C’est la fête » plaisantons-nous en sonnant. Une jeune femme nous ouvre : « Iel est là » nous-dit-elle. Elle parle de Sacha, un.e des cinq colocataires des lieux, qui a accepté de nous présenter sa chambre. Nous entrons. Sacha est là, iel fait la vaisselle en musique. « Vous voulez boire quelque chose ?» nous propose-t-iel depuis la petite cuisine à la tapisserie d’un autre temps. Nous attendons dans la pièce à vivre que notre hôte finisse sa tâche : canapé au fond de la salle, table à manger, murs de bois. Et deux grands mannequins. Vêtus de lingerie. Ils se dressent à côté de la table, immobiles, malicieux, décalés. Nous sourions.
Sacha en tête, nous empruntons l’un des deux escaliers, celui qui monte. Nous voilà dans sa chambre, sous les toits. « Vous pouvez vous assoir » nous dit-iel en nous désignant un petit canapé fait de coussins. « Ça ne vous dérange pas si je fume ? ». Pas de problème. Par quel bout commencer ? Lui expliquer l’objet de notre étude. Raconter sa chambre. Comme iel le sent, avec ou sans zone d’ombre. Est-ce que nous pouvons enregistrer ? C’est pour la retranscription. D’accord. Merci, c’est parti.
La musique à bas volume accompagne les paroles de Sacha. Iel est arrivé.ée ici en février après des expériences de colocations peu convaincantes. On a beau apprécier quelqu’un, il y a des ami.e.s avec qui on ne peut pas vivre. Iel découvre cette annonce, une ancienne maison, avec jardin. L’habitation a bien vécu et doit être rénovée. En attendant, les propriétaires recherchent des étudiant.e.s pour l’occuper. Sacha présente son projet de colocation sur les réseaux sociaux ; iel le souhaite dans une dynamique communautaire. Quatre jeunes adultes dont un couple se joignent à l’aventure : « Go départ ! ». Ce déménagement, Sacha le sent différent des précédents. Une fois dans cette chambre, c’est le coup de coeur : « Je veux vivre ici ». Chez ses parents, iel logeait aussi sous le toit. Seul.e au dernier étage, musique qui ne dérange personne, velux au-dessus du lit. Tranquille. Son univers. La chambre rêvée.
Possible de faire un room tour ? On y va. Cette chambre, Sacha y tient beaucoup. Longtemps iel a cherché un espace à iel. Iel y met du coeur, aménage, décore : « C’est un processus continu ». Sacha dessine aussi. Çà et là, nous remarquons ses créations. Des feuillages, des paysages dessinés finement au stylo noir sur des cartes. Les vendre un jour ? Peut-être, pour le moment iel les garde. Les offre aussi beaucoup. Au coin de sa porte, un espace mural est dédié à ses engagements politiques. Stickers de la Grève des femmes et autres affiches de manifestations auxquelles iel a participé. Plus haut sur le mur, une banderole du festival psy trance Ozora. Souvenir volé de l’évènement hongrois. « Un pays imaginaire » où Sacha a vécu pieds nus pendant dix jours. Corona oblige, il a été annulé en 2020. Iel attend patiemment pour s’y rendre à nouveau. Iel porte encore le bracelet de sa dernière participation et ne l’enlèvera pas avant d’y retourner. Iel le remplacera par un neuf, ça sonne comme une promesse.
Notre hôte guide notre attention vers une commode. A côté de son lit. Depuis 50 ans dans sa famille, en tout cas. Elle était à sa grand-mère. Son père l’a prêtée à Sacha lors de son premier déménagement. C’était pendant le confinement, difficile d’obtenir des meubles, alors iel l’a empruntée. Sacha l’aime beaucoup « ce vieux truc pas si joli ». « Sinon mes plantes », pas vraiment d’histoire. Ou plutôt, une histoire de verdure. Apporter un peu de vie dans la pièce. Une orchidée, offerte par sa copine, tout de même. Le reste, c’est Ikea.
Changement de sujet. Les objets ont-ils une disposition précise ? ». Oui. Besoin que ce soit rangé. Le soir est important : ordrer, plier les habits, préparer le bureau pour le cours en ligne du lendemain. La journée, Sacha porte une attention particulière à son lit. Il doit être fait. Afin d’éviter la tentation de s’y rendre pendant un cours. Le coin canapé est récent. Pour se détendre ailleurs. Ne pas être attiré.ée dans son lit et « tomber dans ses draps ». Le covid, responsable de ce nouveau rituel ? Possible. En tout cas, frustré.ée que cet espace détente soit envahi par les cours. « C’est trop ».
Direction la penderie. Une branche de bambou fixée aux deux extrémités à la paroi. Faite par Sacha, « un peu random ». Possible de faire un closet tour ? « De ouf ». Nous regardons les nombreuses chemises suspendues. De la friperie, du troc, des emprunts. « Celle-là, elle vient d’Ozora », « Celle-là je l’ai eue gratos », « Celle-là c’est de la marque », « Celle-là un pote me l’a offerte », « Celle-là ça fait mille ans que je l’ai ». Quelques robes, une salopette. Une chemise de nuit de l’armée appartenant à son grand-père. Iel nous dit la porter. Avec ceinture et bottines. « C’est trop beau ». A présent, sur la droite. Un tissu cache une armoire. Avec le reste de ses vêtements. Iel sort une autre salopette. D’Ozora. Sa tenue de festival.
Au centre de la pièce, un luminaire est suspendu. Des fils avec des pierres y sont accrochés. Création de Sacha ? Non, simplement ses colliers. L’un d’eux possède un pendentif en shungite. Une pierre qui protège contre les ondes électromagnétiques. Sacha le porte lorsqu’iel se rend dans les magasins. Des pierres, iel en a d’autres, disposées sur une table. Il y en a une, verte-turquoise. Une malachite. Sa préférée. Pour la créativité et la passion. Pour la confiance en soi et vivre les choses intensément aussi. Iel achète ces précieux cailloux dans une boutique veveysane. Quand Sacha en ressent le besoin, iel s’y rend. Si l’un d’entre eux l’attire, iel le prend. C’est une « petite aide supplémentaire ». Notre hôte a aussi sa « bibliothèque d’huiles essentielles ». La mandarine pour les angoisses et le sommeil, le géranium pour attirer le positif. Un dernier étage pour les produits de sa copine. Tour visuel de la pièce. Au-dessus de son lit, des drapeaux tibétains. Au mur, deux photos. Souvenirs de Bretagne. Une échappée du covid lors de l’été 2020. Qu’est-ce qu’iel aime dans sa chambre ? Un mélange de psychédélique et de nature. Du bois, c’est vivant. Du vert, pour la nature. Du violet, ça c’est peut-être la Grève des femmes. Des motifs, il faut des choses à regarder.
Interruption de la discussion. Quelqu’un apparaît à la porte. « Coucou ». C’est la deuxième colocataire qui nous fera visiter sa chambre. « Mince, ça enregistre ? ». Oui, mais aucun problème. Est-ce qu’elle doit ranger sa chambre ? Pas du tout, vraiment. On a bientôt fini. « Ok, à toute ». Poser les dernières questions. Focus sur le bureau. Trop bas. Sacha l’a surélevé : chaque pied est posé sur un livre. Un titre nous amuse : « Le Manuel du parfait petit masochiste ». Un objet préféré ? La sono. Un objet à envoyer aux aliènes ? Iel montre son collier au pendentif clitoris. Nous rions tou.te.s les trois, le message est clair.
1h30 plus tard. D’un objet à l’autre. D’une anecdote à l’autre. Nous avons un peu fait connaissance avec le lieu. Un peu avec la personne qui l’occupe. Nous quittons cette chambre. Où lorsque nous sommes entré.ée.s, Sacha nous a dit : « Je me sens enfin chez moi ».
Marie David