« On n’avait pas vraiment planifié ça, on en avait juste besoin. On était dans la galère les deux, y’avait cette opportunité qui se proposait, et on s’est dit on va y aller comme ça à l’arrache et on verra ce qu’il se passe. Je lui disais « ah je me suis encore disputé avec ma mère » et lui « ah ça va de nouveau pas avec ma sœur ». Il venait déjà tout le temps chez moi avant, mais ma mère n’était pas trop chaude. Et là j’ai trouvé cette annonce, ça a été très vite sans trop de discussion. Avant d’emménager ici j’avais un peu peur. C’est vrai que par rapport à lui moi je suis plus angoissée, lui il s’habitue à tout. Il pourrait habiter dans une baignoire, mais moi j’étais plus en mode il y’aura des gens attends, on les connaît pas, j’étais un peu plus stressée comme ça, et j’avais des appréhensions, et si nous deux on s’entend plus ? Le petit stress du tout début est vite parti, je me réjouissais plus qu’autre chose, j’étais très excitée. J’étais trop à fond dans un extrême comme dans l’autre, j’étais pire impatiente. C’est pour ça qu’on a dormi une nuit avant tout le monde. C’était une nuit d’horreur je me rappelle on avait eu tellement froid, mais j’avais tellement envie de déjà dormir et d’emménager ici que ça valait le coup. »

« C’est toute la collection de pierres qu’il m’a offertes. Il y a notre pierre d’amoureux, il avait la moitié quand on habitait séparés, et moi l’autre moitié. Il l’avait trouvée une fois qu’on s’était disputés à son chalet. Il était allé faire une balade seul après la dispute, il l’avait vue par terre et pensé à moi. La pierre était fendue parfaitement en deux. Lui il avait cette partie qu’il gardait chez sa sœur, et moi celle-là chez ma mère, et quand on a décidé d’habiter ensemble on les a réunies. Il avait aussi trouvé ce fossile par la suite. Pour moi c’était une pierre, je n’avais aucune idée. Il m’a fait aimer ces petits objets à force de les récolter. Je me rappelle d’une autre dispute où on avait presque décidé de se séparer. J’étais triste dans le jardin et je faisais des tours. A un moment j’ai trouvé un objet bleu enfoui dans la terre et je l’ai gardé. Je ne sais pas ce que c’est, on dirait une sorte d’ancien bibelot. Mais il a la place sur l’étagère maintenant. »

« J’ai placé des photos à l’endroit où elles avaient justement été prises. Celle-là c’est quand on est venu ici peindre les murs quelques semaines avant l’emménagement, l’autre c’est nous dans le lit. Je trouvais ça drôle de la mettre au-dessus du cadre de lit, ça faisait un petit truc méta. La boite avec les petits bouts de papier c’est un parcours amoureux qu’il m’avait fait une fois parce que je lui avais dit « oh j’aimerais que tu sois romantique », un truc comme ça. Une sorte de chasse au trésor. La première note m’amenait aux toilettes, le texte d’après dans la cabane, le dessin suivant dans la maison. Un poème mettait fin au parcours dans la chambre, accompagné d’un bon pour un massage effectué par ses propres soins. Je lirais bien le poème mais peut-être c’est trop triste si on se sépare demain. Je ne sais pas si je veux voir tout ça maintenant. En fait je suis en train de me dire que si on se sépare c’est la mort cette chambre. Pourtant je me sens pire bien d’habiter ici maintenant, c’est juste qu’avec lui ça ne se passe pas très bien. C’est un peu plus chaud entre nous ces temps. J’ai tendance depuis à retourner habiter chez ma mère quand ça ne va pas très bien. Habiter seule avec lui c’était cool, mais du coup ça commencé à compliquer la chose au niveau de notre couple. Dans ma chambre et notre étage de la colloc’ j’ai tendance à me sentir mieux car je me le suis déjà approprié en quelque sorte. J’ai besoin d’avoir des petits objets que je retrouve, mes meubles, mes objets. Typiquement quand on a été s’isoler à son chalet parce que j’avais le Covid j’ai pris quelques affaires, ma petite guirlande, mes petites peluches, mes petits trucs. Je ne suis pas très casanière pour le coup, mais j’aime quand je rentre avoir mon espace à moi. »

« Les souvenirs qui habitent le plus cette pièce c’est les moments de retrouvailles, après des disputes ou des moments durs. Quand on se retrouve enfin ensemble. La première fois qu’on a fait l’amour ici, c’était une sorte de marque, de nouveau départ. Je me rappelle où on était encore, et ce sentiment de nouvelle étape dans notre vie. Le Covid n’a pas changé grand-chose depuis qu’on est ici. Pour moi le Covid, le vrai, c’était le premier confinement, et l’année passée j’étais encore dans mon autre chambre, confinée dans l’appartement à ma mère. On vit plus « la routine du Covid » maintenant, j’appelle même plus ça le Covid. Finalement entre le couple et le Covid je dirais presque que c’est le couple qui a le plus changé ma vision de la chambre. On est même trois depuis peu dans la chambre, avec Rocky, donc c’est vrai que ça a pu amener plus de tensions. Il était chez ma mère mais comme elle allait déménager j’ai dû le prendre avec moi. Il miaule et nous mordille pendant la nuit mais on l’aime tous les deux. »

ll ne peut pas rentrer, il doit toquer et je dois me réveiller. Ça m’est arrivée qu’il rentre de soirée et moi je dormais. Je devais la laisser entre-ouverte, et ça j’ai dû m’y habituer parce que de base j’aime dormir la porte fermée. Du coup ce que j’ai fait jusqu’à maintenant c’est que je bloque le radiateur sur roues devant la porte pour la fermer presque totalement, comme ça il peut toujours pousser la porte avec le radiateur et rentrer. Et le contraire aussi. On peut enfermer quelqu’un à l’intérieur de la chambre depuis l’extérieur. Du coup parfois on s’enferme mutuellement dans la chambre pour s’amuser. C’est déjà arrivé que l’un de nous deux soit enfermé et doive demander aux collocs’ de venir nous ouvrir parce que l’autre ne voulait pas ouvrir pour rigoler. »

« Avant je pouvais tout faire de ma chambre, changer ce que je voulais quand je voulais. Et je le faisais souvent. J’étais seule à la contrôler. Ici ce n’est plus la même chose, mais ce n’est pas forcément négatif. Juste différent. Je me rends compte qu’il est partout dans cette chambre. On partage tout en fait. On échange tout le temps nos habits. Aujourd’hui il était totalement habillé en moi et moi en lui. Ça c’est à lui, et ça aussi. C’est ultra drôle, même les pantalons il me les prend, et ça lui va ! On ne se demande même plus notre accord. Par exemple aujourd’hui il me parlait et mon cerveau me disait « Mais il est habillé en moi en fait ». Tous les jours quasiment comme ça. C’est ce que j’aime le plus. Ce pull j’adore par exemple, c’est un t-shirt à sa grand-mère, un pull tout simple avec des petites fleurs mais je l’aime beaucoup. Je pense que dans un sens même la décoration reflète quelque chose qui est lié à notre couple. La manière dont elle s’est progressivement assemblée. Le post-it avec le cœur au-dessus du lit, il l’avait dessiné dessus un matin. Il l’avait posé là et personne ne l’a déplacé depuis. C’est comme si on avait notre chambre, et y’a des choses qui se sont accrochées au fil du temps, et elles s’intègrent à la chambre petit à petit. C’est une construction quoi. C’est juste qu’au fil du temps ça s’ajoute et ça ne nous vient pas à l’idée de les enlever, on les laisse là où elles ont été posées. Lui surtout il était très comme ça, à poser des choses et les laisser, et je crois j’ai finalement un peu choppé ça de lui. C’est comme un accord inconscient. Si lui ou moi on enlève un truc de la chambre l’autre serait forcément ok, ça se passerait de manière très naturelle, il se dirait « ah oui, l’autre a décidé de l’enlever, ok ». Je pense ça montre que malgré les disputes on se comprend mieux maintenant. Autre exemple ; le post-it jaune à côté du coeur c’est celui pour me rappeler le massage qu’il m’avait promis. Il avait eu l’audace de lui mettre une date de péremption pour me taquiner, j’avais seulement deux semaines pour me faire masser après le bon n’était plus valable. La date est dépassée mais le post-it lui est resté contre le mur depuis. Pareil pour les bouts de miroir cassés, ils viennent du grand miroir qu’il avait fait glisser. Lui il te dira que c’est pas lui mais l’aspirateur. Bref, un exemple de nos petites disputes. Le miroir est tombé et on a récupéré les grosses pièces au lieu de les jeter pour les mettre un peu partout. Dernier exemple ; le champagne là en haut c’est typique lui, il trouve ce bouchon et il s’est dit je le mets là au plafond sur le crochet qui était déjà là. Et c’est resté. C’est très caractéristique de lui, et j’ai beaucoup accepté ça, au point où c’est caractéristique de nous deux maintenant. Au début les gens venaient dans notre chambre et voyaient ses créations, ses ajouts, et je me disais c’est horrible, ils ne voient rien à moi ici. Mais en réalité la base de la chambre c’est complètement moi, mes goûts et mes meubles récupérés. Je rentre je me sens bien. Il y a un certain équilibre après tout. En fait j’ai vraiment l’impression de conscientiser pas mal de choses après tout, c’est assez fou. Comme s’il se passe quelque chose en ce moment. Je regarde mes objets là et je les voix chacun chargés de sens et de souvenirs, mais je ne m’en rends compte que maintenant en vous parlant. »

Portrait fait par Vincent Marco