
11.05.2020. Les gens du quartier se serrent les coudes. On apporte ses courses à une femme âgée (88 ans) qui ne doit pas sortir. Il faut d’abord monter l’escalier, dans l’angle duquel elle a installé une décoration de Pâques pour les enfants du palier : œufs teintés, fleurs des champs et lapin de plastique blanc. Sonner deux fois, au moins, car elle n’entend pas bien. On perçoit son pas lent, elle cherche d’abord la clef, puis la serrure, cela prend du temps, mais elle a le temps, justement. Porte ouverte, elle arbore un grand sourire pour celui qui sera sa seule visite de la journée, peut-être de la semaine. Au début, elle avait peine à ne pas serrer la main, éviter le contact. Mais en deux ou trois visites, on a trouvé un nouveau code pour les salutations : chacun se prosterne dans une révérence un peu grandiloquente et bouffonne, qui la fait pouffer de rire. On dépose les sacs, elle s’émerveille de tous les produits, remercie plusieurs fois. Elle propose un café et on s’installe à 2 mètres de distance à la grande table. Comme elle ne voit presque personne, elle a plaisir à parler. Ses journées ? Chaque matin une promenade dans la campagne, pour observer l’avancée du printemps. Elle cueille la dent-de-lion, les primevères farineuses (qu’elle installe dans une terrine, sur sa fenêtre), elle a ramassé des rejets d’abricotiers qui fleurissent dans un vase. Elle s’inquiète de n’avoir pas pu arroser les tombes, au cimetière : il n’a pas plu depuis presque un mois.
– Ça fait déjà longtemps que le ciel est sans dessus dessous.
Elle est arrivée d’un autre canton il y a des années, s’est installée avec un homme du village, maintenant décédé. Ses mots et son accent mêlent une enfance pauvre dans la campagne fribourgeoise et vingt-cinq années de mariage dans le Jura vaudois. Elle fume l’après-midi, seule devant son café et un cahier de sudokus, après la vaisselle. Un instant le monde touche au propre et au calme. Depuis qu’elle est coincée chez elle, elle s’est mise à lire beaucoup, elle qui ne faisait presque jamais ça. Fille d’un gardien de génisses et d’une paysanne, dans une famille de 8 enfants, elle a suivi l’école obligatoire avant d’être jetée dans le travail à 15 ans. Elle n’avait ni livres, ni temps pour la lecture. Au fil de sa vie, elle a reçu toutefois – en plus d’une bible protestante au mariage – quelques ouvrages qui l’ont accompagnée, qu’elle a parfois relus et garde précieusement dans sa commode. Elle sort Jamais sans ma fille de Betty Mahmoody, l’histoire d’une mère fuyant l’Iran des Mollahs, luttant pour garder son enfant ; Au nom de tous les miens de Martin Gray, les tribulations d’une famille polonaise persécutée par les Nazis ; les mémoires de Simone Signoret, La Nostalgie n’est plus ce qu’elle était. Elle se rend souvent à la boîte à livres qu’un voisin a construite sur la place, c’est fou le choix qu’il y a, dit-elle, les gens l’utilisent beaucoup. Ces jours, elle est plongée dans un roman américain de John Grisham, L’allée du Sycomore, dont elle parle avec passion : un homme âgé, atteint d’un cancer, se suicide et laisse un testament déshéritant ses enfants au profit de sa femme de ménage noire et de l’église presbytérienne locale. Au fil de péripéties juridiques et de conflits entre les prétendants, on découvre peu à peu l’arrière-plan de cette décision. Tout ce racisme, dans le roman, l’interroge beaucoup. Elle en a déjà lu 250 pages et ne parvient plus à s’arrêter.
– Il y a eu beaucoup d’histoires vraiment terribles autour des héritages, chez nous à la campagne. Ça me rappelle tout ça. Je ne sais pas comment dire, mais c’est vraiment bien expliqué. Et je reste souvent avec mon livre jusqu’à 11 heures du soir !
Il m’arrive de mal comprendre ses phrases, leur musique peu familière. Des mots et des choses tombés sans explication, comme des blocs de différence. En parlant d’un repas de famille ou d’une sortie prévue, elle dit « ça dépendra du temps, mafi, on verra bien… » ou « il travaille samedi, mafi, alors il passera plutôt dimanche… ». J’ignore ce mafi, si fréquent dans sa bouche. D’abord, je pense qu’elle parle de sa fille (et en effet, elle a une fille), mais après recoupements, il faut convenir que l’hypothèse ne tient pas. Je finis par comprendre qu’il s’agit d’un reste de dialecte : ma fi, c’est « ma foi ». Expression si ancienne dans laquelle on entend encore, presque intact, le latin mea fides. À peine si quelques lettres sont tombées en route, depuis plus de deux mille ans. Une façon de dire arrachée au latin païen, teintée au passage de religiosité chrétienne, puis devenue une sorte d’interjection fataliste. Le signe d’une très vieille résignation devant les choses qui échappent.
Jérôme Meizoz