
Printemps 2020. Je suis sociologue et normalement j’étudie les interactions des autres, dans les médias, dans la rue ou dans leur espace de travail mais le confinement m’a rapproché des interactions propres à mon quartier. Je me suis alors amusée à analyser ce dernier à travers les petits événements qui s’y déroulaient. Cela a été le cas où le jour où ma minette a été se balader un peu trop loin, un après-midi confiné du mois d’avril 2020.
«Une voisine m’envoie un message pour me dire qu’il y a une photo de mon chat qui circule sur Facebook avec un intitulé : “Qui connaît cette minette ?” Les propos se multiplient : “Oui, je la vois souvent ; elle a envie de jouer.” ; “Elle fait comme chez elle, dis donc.” ; “Elle n’a pas de collier.” ; “Elle a pas l’air d’avoir faim.” ; “Elle se la pète, la minette.” ; “C’est un chat de race, elle doit avoir une proprio.” Jusqu’à ce qu’une personne clôture l’enquête du quartier en disant : “Elle s’appelle Opaline et elle habite au Ch. de…” Incroyable, mon chat est devenu un objet de conversation dans tout le quartier ; il a lié à lui tout seul des gens qui n’avaient jamais pris le temps de se parler avant, ni même de prendre note de la présence d’un chat dans leur jardin. C’est drôlement bien, d’ailleurs, que ce soit mon chat qui fasse l’objet de nouvelles rencontres entre voisins ; cela détourne l’attention des jeunes un peu trop bruyants du quartier ou des personnes âgées qui persistent à sortir.
Le commérage est bavard et fait bavarder, mais pas pour rien ; il nous assure que nous, on fait juste. En multipliant les petites indignations, il rappelle à l’ordre. A qui est ce chat ? N’est-il pas trop chic pour se promener dehors ? Pourquoi n’es-tu pas sorti au balcon pour applaudir les soignants ? D’où vient ce nouvel client ? Qui est ce nouveau locataire ? Au moment de la pandémie, notre quartier est devenu un milieu de vie dans lequel on est plongé jour et nuit ; forcément, cela augmente les petites enquêtes locales sur qui fait quoi ou qui est lié à qui.
Mais la parole entre voisins, ce n’est pas seulement cette activité un peu mesquine. Il fait sens des événements inattendus qui pourraient troubler l’immeuble ou le quartier en les réinscrivant dans de petits récits partagés. Du coup, le commérage a un peu la même fonction, pour les humains, que l’épouillage dans les groupes de primates : il fait lien. Mais l’épouillage repose sur le contact physique ; le commérage, lui, crée des liens à distance. Il permet d’avoir plus d’oreilles pour entendre et d’yeux pour voir, y compris pour voir ce qui se passe derrière notre dos. C’est une sorte de toilettage social : il tisse des liens de confiance et transmet des informations sur ce que les autres font ou ne font pas. Indispensable pour se repérer.
Le nouveau lieu du toilettage social, ce sont les réseaux sociaux. Mais ils laissent de côté un élément important de la conversation entre voisins : celui de s’engager ensemble dans des activités. C’est justement cet engagement qui est redevenu possible avec les pages Facebook de quartier qui sont apparues durant l’épidémie. Voilà que l’épouillage et la technique se réconcilient : on peut aller faire des courses pour la voisine, demander au monsieur du chien comment il va, parler des enfants…
Mais là, je dois vous laisser ; une voisine inconnue m’a rapporté mon chat, tout sale et décoiffé…
Laurence Kaufmann