
12.09.2020. Cela se passe un samedi de la mi-septembre à Lausanne. En fin d’après-midi, je réalise subitement que les magasins vont bientôt fermer. Il me reste une dizaine de minutes. Comme j’ai absolument besoin de quelques denrées alimentaires pour passer le weekend, je cours au Denner le plus proche. Une fois arrivée, je prends un panier et commence à faire mes emplettes. Rien d’anormal, hormis une impression diffuse d’être dévisagée par tout le monde. Au fur et à mesure que j’avance dans le magasin, je vois des clients chuchoter entre eux tout en me regardant. Bizarrement, ces chuchotements s’amplifient. Je suis cependant trop préoccupée par mes courses pour y prêter attention et en chercher la raison. Une fois arrivée à proximité de la caisse, je me mets dans la file d’attente. M’apercevant, l’une des caissières se lève brusquement de son siège, me pointe du doigt et claironne devant une assistance d’une bonne vingtaine de personnes : « Madame, vous sortez tout de suite ! Vous n’avez pas le droit d’être là ! » Je comprends à cet instant que, dans la précipitation, j’avais complètement oublié de mettre mon masque avant d’entrer dans le magasin.
Un peu penaude, je m’excuse, et, tout en farfouillant dans mon jean, je tente d’expliquer qu’il s’agit d’un oubli : « Mon masque est dans ma poche, je vais couvrir mon visage immédiatement. » Mais, prise à la fois de panique et de colère, la caissière me répète que je dois sortir. Surprise par cette réaction, je m’empresse d’enfiler mon masque en tissu – il traînait dans ma poche de pantalon depuis quelques jours, je l’avais mis de nombreuses fois déjà. La caissière se calme enfin et se rassoit pour poursuivre son travail. Toutefois, alors que j’avance dans la file menant à la caisse, je continue de sentir tous les regards se fixer sur moi – je les sentirai dans mon dos jusqu’au moment de sortir du magasin. Et quand, mon tour venu, je dépose mes achats pour payer, la caissière manifeste encore sa réprobation : elle se comporte à mon égard avec beaucoup de sécheresse.
Cette situation m’a laissé le goût amer de sentiments mélangés : la gêne, bien sûr, mais aussi la vive impression d’avoir vécu quelque chose de tout à la fois absurde et effrayant. Pour répondre à l’injonction de « respecter une règle sanitaire » qui, dans ce cas, conditionnait le fait que je sois acceptée dans le « groupe » des personnes présentes dans le magasin, j’ai dû me coller sur la face un bout de tissu que je n’avais pas lavé depuis une bonne semaine, à l’hygiène quelque peu douteuse. En effet, tant que je n’affichais pas ce bout de tissu sale sur le visage, j’étais considérée comme une pestiférée. Mais ce n’est pas tellement les mesures d’hygiène nous protégeant de la contamination par le virus que j’avais contournées puisque, même après avoir mis mon masque, l’on a continué à me traiter comme une brebis galeuse. J’avais eu l’outrecuidance d’être entrée dans le magasin « à visage découvert », et donc à faire fi d’une règle de civilité qui, depuis juillet, organise les rassemblements dans les espaces semi-publics que sont les magasins.
Tous les commerces (et les lieux publics fermés en général) sont soumis à l’obligation du port du masque, une règle sanitaire que les employés doivent faire observer, notamment en la rappelant aux clients. Je comprends très bien ceci. Mais cette profonde peur de l’autre que j’ai ressentie, cette forme de mise au ban que j’ai vécue, ne laissent pas de m’interroger : que représente le port du masque socialement (au-delà du débat sur son efficacité sur le plan sanitaire) ? Quelles sont les implications de ces nouvelles règles (masque, distance, etc.) pour notre société ? Quelles sont les implications de cette peur collective si palpable ? Et enfin, dans quelle mesure tout cela va-t-il modifier notre rapport à l’autre sur le long terme ?
Joanne de Sépibus
Ce témoignage nous a été partagé par le site Co-vies20