#humansofpandemics. 27.04.2020. Alors que je révise tranquillement à mon bureau situé en face de la fenêtre de ma chambre, mon attention est attirée par un vacarme soudain provenant de la rue jusque-là silencieuse. Cela m’étonne beaucoup car mon lieu de vie, situé en périphérie de la ville d’Yverdon, est d’ordinaire plutôt calme. En effet, le quartier que j’habite est constitué de petits immeubles de trois à cinq étages, habités majoritairement par une population hétéroclite de classe moyenne. Comme il bénéficie de plusieurs places de jeux et que c’est une zone où la vitesse de circulation est limitée à 30 kilomètres à l’heure, il abrite de nombreuses familles. Sa proximité avec le quartier populaire de la Villette draine une population dynamique de jeunes qui ne font souvent que passer pour se rendre en ville.  

Je tends l’oreille et ne perçois tout d’abord que le brouhaha indistinct d’une foule, mêlé à la voix tonitruante d’une personne hurlant dans un haut-parleur. En premier lieu, je crois à une manifestation publique comme il y en a parfois à Yverdon : un marathon ou un match de foot. Puis, je me rappelle que les consignes actuelles ne le permettent guère. Ne parvenant alors pas à donner un sens à cette situation incongrue en temps de confinement, je veux en savoir davantage. Je me lève donc afin de laisser mon regard parcourir la rue jusqu’à ce qu’il se pose sur un groupe de neuf personnes rassemblées en bas de l’immeuble faisant face au mien. Comme la rue est déserte à l’exception de cet attroupement, je comprends vite qu’il est à l’origine du vacarme. Ce groupe est composé de cinq jeunes hommes entre 18 et 30 ans vêtus de training de sport et de casquettes de couleurs sombres, de trois femmes du même âge portant également des habits de sports, mais de couleurs criardes, et d’une fille plus jeune, qui doit avoir environ douze ans. Je n’avais jamais vu ces personnes dans ma rue auparavant, et leur tenue vestimentaire ainsi que leur manière de déambuler me font penser qu’ils ne viennent certainement pas de mon quartier. Tout le groupe fait face au même balcon, en direction duquel tous et toutes crient des injures. Dans la cohue des mots qui m’arrivent tous entremêlés, je parviens à comprendre quelques phrases : « De quoi je me mêle, connard ?! » ; « C’est l’œil de Moscou ou quoi ? ».

Pendant ce temps-là, des visages apparaissent aux fenêtres de l’immeuble d’en face, cherchant à comprendre l’enjeu de la scène, soit furtivement, cachés derrière les rideaux, soit ostensiblement, penchés hors du cadre de la fenêtre ou sur les barrières des balcons : une femme fait rentrer ses deux enfants, une vieille dame observe cachée derrière son rideau de dentelle, un père de famille entrouvre la fenêtre et tend l’oreille, trois jeunes hommes se penchent depuis leur balcon en riant pour ne rien manquer, et deux hommes que je vois souvent prendre l’apéro sur leur balcon sortent et s’allument une cigarette. Comme je m’interroge sur les raisons d’une pareille furie, j’entends soudain à nouveau la voix du haut-parleur : « Vous n’avez rien à faire dehors ! Vous n’êtes que des égoïstes, rentrez chez vous et participez à l’effort collectif ! ». J’aperçois alors, accroupi derrière la balustrade du balcon qui suscite l’attention du petit rassemblement, une silhouette tenant à la main un mégaphone. Je ne sais pas qui habite cet appartement et, de ce que je peux en apercevoir, le voisin qui l’occupe m’est totalement inconnu.

Le groupe continue à crier quelques secondes, puis lève les yeux vers les différents postes d’observation de l’immeuble d’en face et du mien et échange des messes basses. Une discussion semble être en cours. Finalement, l’homme le plus âgé fait un geste en direction de la rue, et les personnes reprennent leur chemin sous les invectives incessantes de l’homme du balcon. C’est alors que la plus jeune fille, qu’une des femmes traîne par la main, se retourne et crie : « Ta gueule, fils de pute ! ». Le groupe se met à glousser, sans pour autant montrer de signes d’une quelconque gêne, alors que les voisins aux fenêtres prennent tous un air choqué, moi y compris. À ce moment-là, je croise le regard d’une vieille dame en fauteuil roulant qui habite l’appartement qui fait face au mien et qui me soutient souvent moralement depuis son balcon pendant mes longues heures de révision. Elle n’a sûrement pas été témoin du début de l’altercation, car je ne l’ai pas remarquée avant ce moment-là. Elle secoue la tête d’un air atterré, et je lui adresse un haussement d’épaule et de sourcils significatifs.

Puis, le calme revient. Je reste un instant plantée devant ma fenêtre, interloquée ; je suis heurtée par le vocabulaire de cette toute jeune fille et par l’effet de surprise qu’a provoqué sa puissante intervention. D’un seul coup, je suis prise d’un fou rire incontrôlable, et je me rassois précipitamment pour ne pas être vue.

Léna Charlet

Ce témoignage nous a été partagé par le site Co-vies20