avril 2020. Un dessin évocateur de la petite Esther : passage du temps, clé et serrure.

La meilleure stratégie contre les épidémies a été toujours été la débandade ; il faut prendre du champ et vivement. Il faudrait faire l’histoire de ces peuples éparpillés, sans monument et sans écriture.

Le confinement provoqué par la pandémie m’a permis de retrouver d’une manière inattendue et intime ces rêves de fuite. Les explosions virales n’ont en effet rien de nouveau. Même au cœur des forêts amazoniennes, les peuples dispersés fuyaient les épidémies qui vidaient les terres devant les colons. L’épidémie que nous traversons est liée à notre domestication des espèces sauvages (maintenant c’est au tour des pangolins et autres chauve-souris). Ce qui a changé, c’est sans doute la possibilité d’une fuite éperdue. Difficile désormais de suivre le bon conseil de Gandalf le gris (« fuyez, pauvres fous ! »). Ceux qui pouvaient fuir les grandes villes ont rallié leurs résidences secondaires, les autres se sont confinés, parfois complètement pour les plus privilégiés – les cadres et les professions intellectuelles. Eloignés des uns pour se replier sur une version restreinte de la famille ou sur soi-même. C’est ainsi que je vis avec ma famille depuis bientôt deux mois : les journées s’enchaînent, scandées par nos regroupements familiaux aux repas puis par la dispersion dans les chambres pour des séances de télétravail, par les retrouvailles en fin de journée pour des exercices pêchés sur Youtube de remise en forme, par des ateliers de fabrication de masques, etc. Bref, une routine, des normes nouvelles – se laver les mains souvent, partir en expédition faire des méga-courses tous les dix jours, se balader dans le quartier une heure par jour, des apéros WhatsApp, etc.

Il n’y a qu’Esther, la plus jeune de mes filles – 10 ans –  qui me rappelle ce que ce nouveau mode de vie d’une famille plutôt aisée a de bizarre : outre qu’elle refuse de faire ses leçons toute seule en télétravail – elle ne se relit jamais, mange la moitié des consignes et rêvasse devant l’écran –, elle ne trouve pas du tout que les séances de Zoom organisées pour qu’elle voie ses ami.e.s ressemblent de près ou de loin à ce qu’elle vit d’habitude – cette discipline des corps est bien plus féroce que celle qu’elle a dû intégrer depuis plusieurs années à l’école. Elle descend parfois dans notre chambre vers minuit et nous raconte que, dans son rêve, nous étions tous morts. Elle, elle en assez de ce mauvais conte, de regarder et d’écouter le temps qui passe sans elle, ce qu’elle voudrait, c’est toucher ses ami.es et courir, éperdument.

Mathieu Brugidou