
#humansofpandemics. 03.05.2020. Une semaine avant la deuxième étape du déconfinement en Suisse (réouverture de certains magasins, etc.), une famille décide de se retrouver après plus de deux mois de séparation. La fille habite à distance, à une centaine de kilomètres, ce qui la force à rester chez ses parents durant ce séjour, ce qui peut susciter quelques craintes dans ce contexte de pandémie. Joie, peurs, inquiétudes et doutes rythment ces retrouvailles. Pour penser cette situation, la fille propose à ses parents d’écrire sans se concerter sur cette expérience puis de partager ensemble leur récit. Un évènement – la visite d’une fille chez ses parents – a donné naissance à trois visions, trois récits présentés ici de manière brute et retraçant les questionnements et ressentis d’une semaine extraordinaire.
LE PÈRE
Le confinement dure maintenant depuis un peu plus de 6 semaines. Après le choc initial, une certaine routine s’est installée (télétravail, informations télévisées, repas prolongés et savourés…), une certaine sérénité, mais aussi des coups de mou (quand est-ce que ça va finir ?…) et des moments de tristesse aussi, surtout de ne plus voir nos deux filles – qui ont décidé de protéger leurs « vieux parents vulnérables »…
Et puis, tout à coup, cette idée, que j’apprends dans le fil d’une discussion et qui devient doucement une évidence : notre fille qui vit à Lausanne viendrait passer quelques jours à la maison, elle aussi a l’ennui, elle aimerait nous revoir vraiment, retrouver la maison dans laquelle elle a grandi et qui est toujours sa maison, retrouver sa ville et les paysages du Jura.
Enthousiasme immédiat ! Quand ? Combien de temps ?… Puis, tout de même, questionnement, qui lui s’insinue doucement : comment ? Comment va-t-on faire ? Quelles précautions devrons-nous prendre ? Et elle ? Mais pour notre fille, tout est déjà clair : ce sera dimanche, pour environ une semaine et avec des précautions maximales. C’est certainement la meilleure solution. En tout cas, je m’en convaincs et, surtout, je me réjouis.
Dimanche, le 3 mai, environ 16h (si ma vieille mémoire ne me trahit pas…), on toque à notre vieille porte sans sonnette. Nous ouvrons, elle est là… masquée. L’envie de la prendre dans les bras, de l’embrasser, de la serrer, très fort… Mais la distance à respecter, rappelée par le masque – ce masque que je finis presque par trouver charmant, tant il lui donne un petit côté mystérieux.
La première surprise passée, après une reprise de contact autour d’un café, il faut s’habituer à des règles que, tranquillement installés dans notre confinement, nous n’appliquions guère. Et notre fille est stricte : éviter de se croiser de trop près, manger dans des couverts distincts – ce qui la contraignait même à faire sa vaisselle, renonçant à la machine qui l’attendait, à moitié vide – en réorganisant l’espace de la table familiale, planifier, ou presque, les heures d’accès à la salle de bain… À cela s’ajoute le télétravail que nous pratiquions durant toute la journée ou presque, dans nos espaces respectifs, protégés, coupés du monde.
Bref, ce n’était pas toujours simple, au début du moins. C’était surtout bizarre, bizarre autant qu’étrange disait je ne sais plus qui. Ce retour me faisait tellement plaisir, mais cette très légère distance ainsi créée suscitait parfois quelques malaises (en particulier d’être parfois, involontairement, renvoyé à mon âge), quelques maladresses… Nous savions, de plus, que notre fille était aussi venue passer cette semaine parce que, dans le cadre du déconfinement déjà annoncé, elle ne nous verrait vraisemblablement plus pendant pas mal de temps, côtoyant certainement plus que nous le virus et voulant absolument nous protéger. Tout cela pouvait conduire à quelques moments de nostalgie, de regrets par rapport à ce que nous ne pouvions pas faire.
Cela, heureusement, n’a pas duré ! Une fois les marques prises, intériorisées, le naturel a repris le dessus et nous avons pu mieux profiter de ces moments privilégiés, les savourer avec une attention accrue. Entre balades dans les magnifiques forêts et champs de Pouillerel et des environs – nos racines –, repas délicieux auxquels nous accordions une importance particulière – ce qui ne nous empêchait nullement de repartir « comme avant » dans des débats sans fin sur la politique, les discriminations sexuelles et raciales et, bien sûr… ce fameux coronavirus (tandis que notre fille buvait des Corona, quel scandale !) – et visionnement de deux séries passionnantes qu’elle nous a fait découvrir, nous avons ainsi passé quelques magnifiques et précieux moments. Cette pandémie, il faut le reconnaitre, nous a appris à mieux apprécier ce que nous avons, ce que nous faisions auparavant sans nous rendre compte de notre chance.
Mais ce temps-là non plus n’a pas duré, malheureusement. Nous avons eu peur qu’elle reparte le jeudi déjà, puis le vendredi, le samedi… Elle nous a fait le cadeau de ne retourner sur Lausanne que le dimanche, nous permettant de profiter d’une magnifique dernière balade sous ce soleil éclatant qui nous nargue depuis le début du confinement. Le départ s’est fait dans une retenue certaine, il s’agissait d’éviter le trop-plein d’émotions, les effusions. Je l’ai conduite à la gare, on s’est envoyé un baiser à distance, lancé un regard d’amour… et elle est partie.
Anonyme
Ce témoignage nous a été partagé par le site Co-vies20