Ce projet a été accompagné par Francesco Panese et Noëllie Genre qui ont accepté que nous le partagions depuis le blog Viral.

#humansofpandemics De mars à mai 2021, entre confinement et enseignements à distance, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené onze enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux. Les paroles recueillies composent la trame d’expériences partagées et de vécus intimes des événements, une lecture plurielle de leurs existences au cœur de la pandémie.

« Une rentrée pleine d’incertitudes pour les élèves de Suisse romande » : voilà le genre de sujets traités, parmi d’autres, aux informations de la RTS lorsque la crise du COVID-19 battait son plein au printemps 2020. Peu après le début de la pandémie, les médias se sont rapidement tournés vers les étudiant·e·s entrant dans un nouveau cursus académique et/ou professionnel en rapportant leurs difficultés à se socialiser à ces nouveaux environnements. Mais qu’en est-il de l’entrée des jeunes diplômé·e·s sur le marché du travail en pleine pandémie ? C’est l’objet de cette enquête – menée par deux étudiant·e·s en Master à l’Université de Lausanne qui vont aussi être confronté·e·s à cette réalité dans un futur proche. Nous nous retrouverons en effet devant des obstacles similaires à ceux évoqués par trois personnes que nous avons rencontrées : Amandine, Fiona et Xavier. Tou·te·s trois ont partagé avec nous leurs craintes, leurs stress, leur sentiment de perte de confiance en eux·elles lors de leurs recherches d’emplois en période de pandémie.

Dans une ambiance décontractée et accueillante, nous nous installons dans le salon d’un jeune couple, pour nous entretenir avec Fiona. Après avoir effectué une école en Communication & Marketing, elle a terminé son dernier stage en 2020, à l’aube de la pandémie du COVID-19. Bien que son stage ait été muté en contrat à durée déterminée, Fiona se retrouve au chômage en plein confinement. Son compagnon, Xavier, que nous rencontrons une semaine plus tard, poursuit les mêmes études. Il trouve un stage, après l’obtention de son diplôme, qui se termine abruptement en pleine pandémie et à cause d’elle. Amandine, avec qui nous échangeons via Zoom, est plutôt sûre d’elle et de son avenir après un parcours scolaire et professionnel atypique : un CFC en couture, un CFC d’électronicienne, une tentative d’entrée à l’EPFL suivie d’une recherche d’emploi. Ce qui paraît certain pour ces trois personnes, c’est qu’un double changement s’opère simultanément : la pandémie et les restrictions qui en découlent, couplée à la transition entre la fin du parcours professionnel et académique à celui du marché du travail.

Il n’y a pas de place pour tout le monde, ça c’est clair 

Fiona

Après une septantaine de lettres et deux entretiens, Fiona réalise qu’elle rétrograde. Le secteur de la communication et du marketing fait partie des premiers dont le budget se retrouve coupé. Leurs rêves ont été vus un petit peu à la baisse. Les exigences des entreprises augmentent, ajoutant un bâton supplémentaire dans les roues des deux partenaires. Les cahiers des charges sont toujours plus gros. Ok, je fais de la comm’ et de l’événementiel mais tout d’un coup on veut être graphiste. En même temps il faut avoir une notion en vente, une notion marketing, une notion en comm’… et puis « si vous avez 15 ans d’expérience dans le milieu culturel ce serait encore un avantage, parler français, allemand, anglais, italien,… ». Compréhensif, Xavier se met à la place des rares entreprises qui restent ouvertes aux candidatures en temps de pandémie : « L’urgence est làj’ai moins de personnel et je veux que cette personne-là, qu’elle arrive déjà formée, avec trois ans d’expérience minimum ». Bien connus du jeune couple, les critères des profils recherchés ne cessent de se multiplier.

Fiona rencontre des obstacles lorsqu’elle se retrouve hors de la sécurité des bancs scolaires. On n’est pas prêt à sortir des études et chercher un travail ; on n’est pas préparé à se dire qu’on va peut-être passer un an de chômage. Xavier perd confiance en lui : c’est comme si tout ce que j’avais construit avant, la confiance que j’ai, mes aptitudes, ma valeur ajoutée, tout ça commence un petit peu à s’ébranler.

C’est une adaptation à ce nouveau rythme 

Xavier

La pandémie bouscule les manières de faire des jeunes au seuil du marché du travail qui se confient, notamment en ce qui concerne leur quotidien professionnel. Pour Xavier, c’est non seulement le rythme du travail exigé qui est accéléré, mais aussi la flexibilité attendue par les entreprises vis-à-vis des candidatures à un nouveau poste : « Vous pouvez être là demain à 13 heures ? ». Il décrit ce nouveau mode de vie où nous sommes toutes et tous empressé·e·s de trouver un emploi, où il faut être de plus en plus flexibles, jusqu’à des points parfois assez étonnants. Face à cette accélération et cette urgence, Xavier aime se souvenir d’un temps un petit peu plus classique qui favorisait une entrée lente, mais agréable dans un nouveau poste.

Les premiers pas professionnels de Fiona comme stagiaire se font en télétravail. Le distanciel l’empêche d’avoir des conversations avec ses collègues qui dépassent le cadre du travail : Peut-être qu’on en a un peu marre maintenant de l’audiovisuel, on a envie de se voir, on a envie de se parler, de pas juste raccrocher puis dire : « on a fini la séance, au revoir bonne journée », on a peut-être envie de parler un peu d’autres choses cinq minutes après. Fiona, Xavier et Amandine souffrent du manque de contact social. Iels nous racontent l’envie et le besoin de discuter, de partager avec les autres. Débuter ou entretenir une relation avec leurs pair·e·s semble difficile et les conversations ne dépassent pas le small talk, puis se dirigent rapidement sur des échanges purement professionnels. Xavier remarque une métamorphose de son lieu de travail qui fait maintenant office de lieu de rencontres – enfin bref, en gros c’est que les gens ne peuvent plus sortir, ne peuvent plus faire de rencontres, alors ils utilisent un lieu où il y a normalement 327 collaborateurs pour aller un petit peu discuter à droite à gauche.

Amandine n’est quant à elle pas tellement dérangée par le confinement, elle y voit un gain de temps de ne pas devoir prendre les transports en commun, et c’est plus simple de travailler de la maison. Durant cette période, elle dit son plaisir de regarder ses cours quand elle voulait, quand elle arrivait mieux à se concentrer. Elle regrette pourtant de ne plus pouvoir aller au restaurant avec ses amis pour nuancer aussitôt : il y a beaucoup plus de distractions possibles à la maison. Comme pour beaucoup, son environnement d’étude change : sa chambre, lieu qui était auparavant dédié au repos et à la détente, devient lieu d’apprentissage.

C’est embêtant, comme pour tout le monde 

Amandine

Ce sont les restrictions sociales qui sont les plus embêtantes, comme pour tout le monde, nous dit Amandine. Pour elle et les autres, les espaces de travail et les relations qui s’y nouent ne sont plus appréhendés comme ils l’étaient auparavant, et la seule dimension qui compte aujourd’hui est le travail prescrit, la tâche en elle-même. Tout ce qui entoure leurs activités professionnelles et leurs formations respectives est écarté, laissant place uniquement au travail productif et à l’efficacité. Ce sont notamment les pauses-cafés qui disparaissent, elles qui représentaient un moment de partage et d’échange entre les employé·e·s comme entre les étudiant·e·s. Pour pallier ce manque de socialité, l’entreprise de Fiona met sur pied le concept de e-coffee. C’est alors en chambres séparées qu’on se retrouve projeté·e·s avec des questions proposées lors de chaque rencontre afin d’aiguiller la conversation. Nous comprenons que l’espace de travail est réorganisé. Le moyen employé pour interagir avec leurs supérieurs hiérarchiques ou leurs collègues a aussi changé : tout se passe en audiovisuel ce qui impacte la qualité de la relation. Fiona nous décrit une situation de e-coffee pour elle particulièrement gênante : Tu n’as pas envie de parler de voyage, ben tu parles voyage. Et puis oui, c’est un peu forcé, parce que je pense qu’il y a des jours où t’as pas forcément envie, t’es peut être pas dans le mood de parler, d’échanger. Et puis en audiovisuel, y a ce côté hyper moins humain qui fait que t’arrives devant quelqu’un, tu souris un peu bêtement ; t’as ces silences, problèmes de connexion, ça marche pas ; et c’est un peu ce sourire un peu forcé même si tout, tout est hyper intéressant et le concept est génial. C’est un peu du small talk, vraiment, c’est ça.

Les mots de Fiona résonnent avec ceux de la professeure de sociologie Laurence Kaufmann qui nous disait qu’à travers l’écran, nous voyons les dimensions proxémiques, haptiques et kinésiques disparaître. L’interaction sociale est différente, on ne voit ni notre interlocuteur·trice arriver ni partir, ce qui peut engendrer un sentiment étrange. Fiona s’étonne aussi de constater que ces moments d’e-coffee étaient non seulement guidés, mais littéralement créés. Côté études, Amandine, elle, s’inquiète pour ses camarades qui ont besoin de poser pas mal de questions au professeur, car c’est plus facile d’expliquer sur place qu’en ligne.

Non, c’est pas assez ; fais plus, montre plus 

Fiona et Xavier

Le soutien mutuel de Fiona et Xavier joue un rôle particulièrement important durant le confinement. Lui nous dit que sa copine merveilleuse l’a beaucoup épaulé pendant cette période ; qu’il a de la chance d’avoir pu vivre ces moments en compagnie de sa meilleure amie. Pour elle, l’entraide pendant leurs recherches d’emploi était cool parce qu’iels pouvaient s’épauler : elle lui envoyait les postes qui lui ressemblaient le plus […], et inversement lui aussi. Mais elle évoque aussi la charge émotionnelle qui peut être engendrée par la recherche d’emploi à deux – c’est compliqué parce qu’il n’y a pas quelqu’un qui peut motiver l’autre constamment ; c’est tout le temps un échange et puis quand on est déprimé les deux en même temps, ben ça, c’est un peu compliqué.

Plutôt gêné·e·s, les deux partenaires nous confient que ce sont les parents de Xavier qui leur mettent la pression. Je me suis vraiment remis en question sur mes choix et mon parcours professionnel ; j’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’ont payé cette école, mais en même temps, cette dépendance lui procure un sentiment d’enfermement. Il cherchait en permanence de l’emploi – parce que j’ai toujours eu cette envie de liberté, l’envie de m’assumer. Durant cette longue période de recherche, tou·te·s deux nous ont avoué avoir remis en question les réelles opportunités qu’iels avaient de s’insérer dans leur domaine de prédilection. Ces interrogations proviennent, selon Xavier, de son envie de réussir, de réussir pour eux – ses parents –, car c’est les valeurs qu’iels lui ont inculqué depuis son plus jeune âge. Il en a hérité un état d’esprit de combattant : lorsqu’on tombe, il faut qu’on se relève, bien que la situation soit compliquée, quoi. Lorsque son premier emploi se termine, il éprouve un profond sentiment de honte, la honte d’être au chômage, de réaliser que bah voilà, t’as pas de boulot. Le travail en soi est un facteur important de l’insertion sociale dans le contexte suisse, nous dit-il, et mieux encore si c’est un travail à plein temps. Il souffre de ne jamais ressentir de satisfaction entière : j’ai trouvé un travail à 80%. Mais avec cette crise, tu dois montrer que t’en veux, travailler, travailler à 100%. T’as déjà trouvé à 80, c’est génial. Non c’est pas assez. Fais plus, montre plus. Non seulement la recherche d’emploi a ébranlé les certitudes de Xavier et Fiona quant à leur choix de formation, mais en plus, Xavier se retrouve à questionner la légitimité de son travail même une fois inséré sur le marché de l’emploi. Et comme pour pallier ce manque de confiance et faire face à cette pression extérieure, il se réapproprie son parcours, en se répétant que sa réussite est bien la sienne : j’essaie de le faire pour moi, d’avoir mon propre chemin de vie, d’avoir plus d’indépendance finalement par rapport à leur avis.

Xavier qualifie son parcours tant scolaire que professionnel comme parsemé d’embûches, en dents de scie. Il relate les discussions qu’il a eues avec son père par rapport à ce complexe d’infériorité qu’il a souvent ressenti vis-à-vis de son frère aîné, qui lui, malheureusement pour moi, réussit tout mais voilà, j’ai constamment cette image qui me revient en me disant, « ah bah ouais, j’ai un mec qui me ressemble un petit peu, il a deux ans de plus que moi, il réussit », et c’est vrai que c’est bête, mais il y a toujours ce complexe un petit peu d’infériorité, bien que voilà t’es plus un bébé, 28 ans il en a 30 mais, t’es toujours un petit peu en-deçà. Cette comparaison constante avec son frère fragilise le degré de certitude que Xavier éprouve face à ses choix.

Le travail c’est le susucre de tout le truc 

Xavier

Être à la recherche intensive d’un travail, c’est le quotidien de ces trois personnes, baignées dans le capitalisme où, voilà, le travail, la réussite, les beaux salaires… sont quelque chose qui fait saliver encore beaucoup de jeunes. Xavier constate devoir tout faire pour avoir le Saint Graal, la place de travail. Postulation après postulation, Fiona s’imaginait un début de carrière beaucoup plus simple et ne pas être au chômage huit, enfin dix mois. Les trois jeunes se retrouvent dans une attente qui devient de plus en plus pesante, surtout pour Amandine. La jeune électronicienne ne souhaite qu’une chose : recevoir une réponse positive à sa dernière postulation. C’est ce qui va la satisfaire, lui offrir l’épanouissement tant rêvé. Dans leur imaginaire partagé, accéder à un poste de travail, c’est acquérir une forme d’indépendance et ceci constitue une finalité en soi. Mais en même temps, Xavier semble froissé par le fait que les entreprises jouent de cette situation : on te tient véritablement avec ce travail ; elles savent qu’on a besoin de travail et que le travail te représente aussi aux yeux des gens, aux yeux de la société, de tes amis, de ta famille ; c’est pas pour rien… Leur profession étant cruciale à leur identité, c’est avec un sentiment de honte que Xavier remplit sa déclaration d’impôts : du coup, l’année passée, j’ai dû mettre chômeur ! Sans emploi ! Je te dis, pour l’Etat, je n’ai pas d’emploi, je sers à rien.

Finalement, se satisfaire de ce qu’on a 

Amandine

Être bien entouré et relativiser sont les stratégies d’Amandine, Fiona et Xavier pour faire face à une entrée sur le marché du travail entravée par la pandémie du COVID-19. Bien que leurs parcours diffèrent, iels ont en partage une force mentale et une entraide. Même sans les effets pandémogènes auxquels iels font face et les recherches d’emploi compliquées en pandémie, les jeunes diplômé·e·s étaient bien conscient·e·s qu’une entrée sur le marché du travail ne serait pas de tout repos : même sans pandémie, ça reste compliqué dans beaucoup de jobs de trouver du travail. Des lettres de motivation qui se ressemblent de plus en plus, de rares entretiens et parfois des places de stages scandent le nouveau quotidien du jeune couple et d’Amandine. Le constat est le même pour tou·te·s : iels doivent rester productif·ve·s quoi qu’il arrive, quitte à ce que leur entrée sur le marché du travail se fasse abruptement. Cependant, la période de confinement leur permet de s’accorder le temps de réfléchir, de prendre le temps d’offrir à l’autre un soutien, d’imaginer de nouveaux parcours professionnels, tout en gardant en tête une pensée qui résonne particulièrement en temps de crise : on ne sait jamais de quoi demain est fait.

Une enquête de Thomas Défago et Florine Gashaza